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N° 3106

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ASSEMBLÉE NATIONALE

CONSTITUTION DU 4 OCTOBRE 1958

ONZIÈME LÉGISLATURE

Enregistré à la Présidence de l'Assemblée nationale le 5 juin 2001.

RAPPORT D'INFORMATION

DÉPOSÉ

en application de l'article 145 du Règlement

PAR LA COMMISSION DE LA DÉFENSE NATIONALE ET DES FORCES ARMÉES (1),
sur le colloque international
« pour défendre la paix, réformer l'ONU »
tenu à Paris les 31 janvier et 1er février 2001

et présenté par

M. Paul QUILÈS

Député.

--

(1) La composition de cette commission figure au verso de la présente page.

Défense.

La commission de la défense nationale et des forces armées est composée de :

M. Paul Quilès, président ; M. Didier Boulaud, M. Jean-Claude Sandrier, M. Michel Voisin, vice-présidents ; M. Robert Gaïa, M. Pierre Lellouche, Mme Martine Lignières-Cassou, secrétaires ; M. Jean-Marc Ayrault, M. Jacques Baumel, M. Jean-Louis Bernard, M. André Berthol, M. Jean-Yves Besselat, M. Bernard Birsinger, M. Jacques Blanc, M. Loïc Bouvard, M. Jean-Pierre Braine, M. Philippe Briand, M. Jean Briane, M. Marcel Cabiddu, M. Antoine Carré, M. Bernard Cazeneuve, M. Guy-Michel Chauveau, M. Alain Clary, M. François Cornut-Gentille, M. Charles Cova, M. Michel Dasseux, M. Jean-Louis Debré, M. François Deluga, M. Claude Desbons, M. Philippe Douste-Blazy, M. Jean-Pierre Dupont, M. Christian Franqueville, M. Pierre Frogier, M. Yves Fromion, M. Yann Galut, M. René Galy-Dejean, M. Roland Garrigues, M. Henri de Gastines, M. Bernard Grasset, M. Jacques Heuclin, M. Élie Hoarau, M. François Hollande, M. Jean-Noël Kerdraon, M. François Lamy, M. Claude Lanfranca, M. Jean-Yves Le Drian, M. Georges Lemoine, M. François Liberti, M. Jean-Pierre Marché, M. Franck Marlin, M. Jean Marsaudon, M. Christian Martin, M. Guy Menut, M. Gilbert Meyer, M. Michel Meylan, M. Jean Michel, M. Charles Miossec, M. Alain Moyne-Bressand, M. Arthur Paecht, M. Jean-Claude Perez, M. Robert Poujade, Mme Michèle Rivasi, M. Michel Sainte-Marie, M. Bernard Seux, M. Guy Teissier, M. André Vauchez, M. Émile Vernaudon, M. Jean-Claude Viollet, M. Aloyse Warhouver, M. Pierre-André Wiltzer.

INTRODUCTION 5

PREMIERE TABLE RONDE : Les nouveaux visages de la guerre
(Mercredi 31 janvier 2001)
7

M. Raymond Forni, Président de l'Assemblée Nationale 7

M. Paul Quilès, Président de la Commission de la Défense nationale et des Forces armées 11

M. Yves Lacoste, géographe 14

M. Jean-Marie Guéhenno, Secrétaire général adjoint des Nations Unies 15

M. Jakob Kellenberger, Président du Comité international de la Croix-Rouge 19

M. Bernard Kouchner, ancien Représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies 21

M. David Malone, Président de l'International Peace Academy 25

M. Koïchiro Matsuura, Directeur général de l'Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture - UNESCO 28

Débat 31

M. Alain Richard, Ministre de la Défense 35

Débat 38

DEUXIEME TABLE RONDE : La communauté internationale face aux crises (Mercredi 31 janvier 2001) 55

M. Dominique Bromberger, éditorialiste 55

M. Boutros Boutros-Ghali, Secrétaire général de l'Organisation internationale de la francophonie 56

M. Carl Bildt, envoyé spécial du Secrétaire général des Nations Unies pour les Balkans 59

M. Martti Ahtisaari, ancien Président de la République de Finlande 62

Débat 66

M. Hubert Védrine, Ministre des Affaires étrangères 66

M. Zbigniew Brzezinski, Conseiller du Center for Strategic International Studies 72

M. Jasjit Singh, Directeur de l'Institute for Defence Studies and Analyses 76

M. Evgeny Primakov, ancien Premier ministre de la Fédération de Russie 79

Débat 82

TROISIEME TABLE RONDE : Quelles réformes pour l'ONU ?
(Jeudi 1er février 2001)
91

M. François Loncle, Président de la Commission des Affaires étrangères 91

M. Pierre-Luc Séguillon, éditorialiste 93

M. Jacques Delors, ancien Président de la Commission européenne 93

M. Lakhdar Brahimi, Président du groupe d'étude des Nations Unies sur les opérations de paix 96

M. Mikhaïl Gorbatchev, ancien Président de l'URSS 99

M. Bernard Miyet, ancien Secrétaire général adjoint des Nations Unies 102

M. Ahmedou Ould-Abdallah, Secrétaire exécutif de la coalition mondiale pour l'Afrique 107

M. Salim Ahmed Salim, Secrétaire général de l'Organisation de l'unité africaine 110

M. Victor Tchernomyrdine, ancien Premier ministre de la Fédération de Russie 113

Débat 115

M. Paul Quilès, Président de la Commission de la Défense nationale et des Forces armées 119

M. Jean-Marie Guéhenno, Secrétaire général adjoint des Nations Unies 123

Mesdames, Messieurs,

Le présent colloque organisé par la Commission de la Défense nationale et des Forces armées et la Commission des Affaires étrangères sous le haut patronage de M. Raymond Forni, Président de l'Assemblée nationale, s'est tenu à Paris les 31 janvier et 1er février 2001.

Il s'inscrit dans le prolongement d'une réflexion entreprise par la Commission de la Défense sur les crises et conflits. Cette réflexion est apparue indispensable à la Commission étant donné le poids désormais prédominant de la gestion des crises et du maintien de la paix dans les missions des forces.

La Commission de la Défense s'est ainsi penchée, avec la Commission des Affaires étrangères, sur la tragédie rwandaise. Elle a également porté une grande attention au développement de la crise du Kosovo, depuis les violences de 1998 jusqu'aux frappes alliées et au déploiement des présences internationales, civile et militaire, dans la province.

Dans ces deux cas, elle a pris la mesure des insuffisances des mécanismes internationaux de prévention et de règlement des conflits. Elle a aussi constaté les difficultés de tous ordres que provoquaient les lenteurs, l'inefficacité, voire l'impuissance de l'ONU.

Dans le cas du Rwanda, la carence du Conseil de sécurité, due au refus d'agir de certaines grandes puissances, a laissé le champ libre aux assassins. Dans le cas du Kosovo, en raison de la menace du veto d'autres puissances, il n'a été possible de venir au secours des victimes qu'en s'affranchissant de l'obligation juridique d'un accord exprès du Conseil de sécurité. Ce n'est qu'ultérieurement que l'adoption de la résolution 1244 a marqué le retour à une situation de complète légalité internationale.

Comment mettre le droit international en adéquation avec les nouvelles exigences du maintien de la paix ? Quelles règles, quelles méthodes nouvelles proposer à l'ensemble de la communauté internationale pour combattre, partout où elles se produisent, les violations graves et massives des droits de l'homme ?

Le présent colloque a eu pour but d'apporter quelques éléments de réponses à ces questions fondamentales.

Il a comporté trois séances, respectivement consacrées à l'analyse des conflits, aux réactions de la communauté internationale face aux crises et à la réforme de l'ONU.

Vingt personnalités sont intervenues au cours des débats :

- des titulaires anciens et actuels de hautes fonctions au secrétariat de l'ONU : MM. Boutros Boutros-Ghali, ancien Secrétaire général, Jean-Marie Guéhenno, Secrétaire général adjoint, en charge du Département des opérations de maintien de la paix, Bernard Miyet, son prédécesseur immédiat et Lakhdar Brahimi, Président du Groupe d'étude sur les opérations de paix ;

- des représentants d'autres organisations internationales : MM. Jakob Kellenberger, Président du Comité international de la Croix-Rouge, Koïchiro Matsuura, Directeur général de l'UNESCO, Salim Ahmed Salim, Secrétaire général de l'Organisation de l'Unité africaine ;

- des personnalités ayant exercé des responsabilités de premier plan dans la vie internationale : MM. Jacques Delors, ancien Président de la Commission européenne, et Mikhaïl Gorbatchev, ancien Président de l'URSS ;

- d'autres personnalités ayant apporté une contribution éminente à la paix : MM. Martti Ahtisaari, ancien Président de Finlande, Evgeny Primakov et Viktor Tchernomyrdine, anciens Premiers ministres de Russie, Carl Bildt, envoyé spécial du Secrétaire général des Nations Unies pour les Balkans et Bernard Kouchner, qui a dirigé la mission des Nations Unies au Kosovo ;

- des auteurs de travaux de référence dans le domaine des relations internationales ou animateurs d'organismes de recherche et de débat sur la paix : MM. David Malone, Zbigniew Brzezinski, Jasjit Singh et Ahmedou Ould-Abdallah ;

- les ministres français des Affaires étrangères et de la Défense.

*

* *

La Commission de la Défense a décidé, au cours de sa réunion du 22 mai 2001, de publier les actes du présent colloque sous forme de rapport d'information, en application de l'article 145 du Règlement.

PREMIERE TABLE RONDE

Mercredi 31 janvier 2001

Les nouveaux visages de la guerre

M. Raymond Forni, Président de l'Assemblée Nationale : Messieurs les Présidents, Messieurs les Ministres, Monsieur le Directeur général de l'Unesco, Monsieur le Secrétaire général de l'Organisation internationale de la francophonie, Mesdames et Messieurs les Parlementaires, Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs, Mesdames et Messieurs, chers amis, c'est pour moi un grand plaisir de m'adresser à vous aujourd'hui. Je vous souhaite à toutes et à tous, au nom de l'Assemblée Nationale, la plus chaleureuse bienvenue au Centre de conférences internationales.

Je me félicite, évidemment, de l'initiative conjointe des présidents Quilès et Loncle d'organiser un colloque consacré à la nécessaire réforme de l'Organisation des Nations Unies pour mieux préserver la paix dans le monde.

Je remercie M. le Ministre des Affaires étrangères d'avoir bien voulu accueillir nos débats, signe de complémentarité de notre Assemblée et du quai d'Orsay, de la diplomatie d'Etat et de la diplomatie parlementaire au service de la politique étrangère de la France.

Mesdames et Messieurs, s'adressant à l'Assemblée générale des Nations Unies, le 28 septembre 1983, le Président François Mitterrand déclarait :

« Depuis son origine - et je n'oublie pas que la France fut, à San Francisco, l'un de ses membres fondateurs - l'Organisation des Nations Unies a rempli un rôle essentiel. Quels qu'aient été les résultats de son action elle est restée ce lieu unique où, malgré les déconvenues et l'éternelle tentation de la force, les solutions pacifiques ont été inlassablement recherchées. Par le seul témoignage de cette aspiration et de cette persévérance, elle symbolise ce qu'il y a de meilleur dans la communauté internationale ».

Cet hommage du Président Mitterrand à l'action et au rôle de l'ONU est, en ce début de XXIe siècle, plus que jamais d'actualité. Nous devons en être tous convaincus : l'ONU est irremplaçable. Elle est une construction unique. Elle est universelle, elle a plus d'un demi-siècle, elle est enracinée dans la société internationale.

L'influence qu'exerce l'Organisation des Nations Unies dans le monde n'est pas la conséquence du pouvoir qu'elle détient mais des valeurs qu'elle incarne, du rôle qu'elle joue au service du rapprochement entre les peuples.

Après le désastre de la Seconde guerre mondiale, l'objectif premier des pères fondateurs de l'ONU était de « préserver les générations futures du fléau de la guerre ». La création de l'ONU constitue d'abord et avant tout un projet politique, né d'idéaux élevés et de nobles aspirations.

Cet objectif, reconnaissons-le, n'a été que partiellement rempli. En partie paralysée par des décennies de guerre froide, l'ONU n'a retrouvé une certaine efficacité que depuis une dizaine d'années. A côté d'indéniables succès au Cambodge, au Salvador ou encore au Mozambique, les Nations Unies ont connu des échecs qui ont pour noms Somalie, Rwanda ou Srebrenica.

En ce début de siècle, nous sommes donc confrontés à un paradoxe. D'une part, les Nations Unies sont la seule organisation ayant une légitimité suffisante pour relever avec succès les défis du maintien de la paix dans le monde. Elles incarnent les espoirs et les aspirations de millions de personnes. D'autre part, les citoyens du monde s'impatientent devant les difficultés de 1'ONU à remplir sa mission première de maintien de la paix. On lui reproche de ne pas agir assez vite, de faire trop peu, de négliger certaines régions du monde.

Que peut-on faire, que doit-on faire pour permettre à l'ONU d'exercer pleinement sa responsabilité principale de maintien de la paix et de la sécurité internationales que lui confère la Charte ?

Pour répondre à ces questions essentielles que vous allez examiner au cours de ces deux journées, permettez-moi de proposer brièvement quatre orientations qui me paraissent particulièrement importantes.

Premièrement, l'ONU doit tirer toutes les conséquences des changements intervenus dans la nature des conflits qui sont désormais, pour la plupart, internes aux Etats.

Ces conflits ont, je le rappelle, au cours des dix dernières années, fait plus de cinq millions de morts et ont chassé des dizaines de millions de personnes de chez elles. Les modes et les domaines d'intervention du Conseil de sécurité en sont transformés, de la prévention des conflits à la consolidation de la paix.

Pour prévenir ces conflits internes aux Etats, l'ONU doit d'abord agir sur leurs causes : le sous-développement économique et social, l'absence ou l'insuffisance de démocratie, d'Etat de droit, de respect des droits de l'homme. Par ses diverses institutions spécialisées, l'ONU dispose des outils pertinents à cette fin. Il serait souhaitable de renforcer leurs moyens et de leur fixer des objectifs plus précis. Cette tâche déborde du cadre strict des compétences du Conseil de sécurité, mais celui-ci doit être plus vigilant, intervenir plus tôt, avant qu'une situation de tension ne dégénère.

L'ONU doit, ensuite, s'attaquer à tout ce qui finance et alimente les conflits : l'exploitation illégale des ressources naturelles, le trafic de drogues, l'accumulation et le trafic des armes légères et de petit calibre. Ces armes sont, pour des régions comme l'Afrique, un véritable fléau. Il est urgent d'élaborer un dispositif normatif international pour maîtriser la circulation des armes légères.

La communauté internationale - et les Etats qui la composent - doivent aussi confirmer leur assentiment et leur appui aux missions des tribunaux internationaux chargés de juger les responsables de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité. Je sais que cette « ingérence judiciaire » est encore mal acceptée par certains, mais la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme a consacré un devoir d'ingérence vis-à-vis de ceux, de tous ceux, qui croient pouvoir opprimer leurs peuples à l'abri de leurs frontières. Les principes fondamentaux de souveraineté nationale et de non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats perdent de leur sens quand un dictateur ou un chef de guerre s'est mis de lui-même hors de sa propre Nation.

L'entrée en vigueur, je l'espère dès cette année, du statut de la Cour pénale internationale viendra consacrer en droit international ce devoir d'ingérence.

L'ONU doit, enfin, être attentive à la consolidation durable de la paix. L'action du Conseil de sécurité doit, notamment, être complétée par des mesures de réintégration des combattants démobilisés dans la vie économique pour éviter une résurgence des violences. Il faut donc veiller à l'élaboration de stratégies cohérentes de reconstruction de l'Etat et de l'économie, mises en _uvre par les institutions multilatérales.

Deuxièmement, les Etats membres doivent améliorer les moyens d'action dont dispose le Conseil de sécurité pour la préservation de la paix.

Au cours des années 1990, le Conseil de sécurité a eu recours aux sanctions comme jamais auparavant. L'expérience ainsi accumulée permet d'en faire à l'avenir un meilleur usage : il faut désormais mieux définir les objectifs poursuivis et limiter l'exercice de sanctions à certaines situations exceptionnelles. Ces sanctions doivent avoir une durée limitée, même si elles peuvent être renouvelables. Elles doivent s'efforcer d'affecter surtout les dirigeants et non les populations civiles ou les pays tiers. Leur application doit être plus rigoureuse, sans que cela entraîne pour autant une vague de sanctions secondaires.

Au cours de cette même décennie, la nature et les fonctions des opérations de maintien de la paix se sont considérablement diversifiées. La plupart ont été marquées par de nombreuses difficultés. On peut en tirer trois leçons.

D'abord, les préoccupations budgétaires ne doivent jamais être une contrainte a priori. La paix n'a pas de prix. La situation financière de l'ONU doit être durablement assainie. J'espère que la réforme des deux barèmes, celui du budget ordinaire et celui des opérations de maintien de la paix, adoptée à la fin du mois de décembre par l'Assemblée générale, incitera tous les Etats à régler leurs arriérés.

Ensuite, le Conseil de sécurité doit veiller à une bonne adéquation entre les objectifs poursuivis, le mandat de l'opération et les moyens qui y sont consacrés. Les états-majors désignés pour chaque mission doivent se voir fixer des objectifs précis, et jouir d'une latitude suffisante dans l'utilisation des moyens pour que leurs troupes ne soient pas contraintes à l'impuissance et réduites à la honte devant des destructions massives, des exterminations ou des pillages, comme ce fut trop souvent le cas en Croatie et en Bosnie.

Enfin, les Etats doivent mettre à la disposition des Nations Unies le personnel et le matériel nécessaires en quantité et en qualité. Lorsque ce sont des pays en développement qui fournissent la majorité des troupes, ils doivent bénéficier d'un appui réel et significatif des pays développés, en formation et en équipement.

Pour conclure, sur ce point essentiel, je voudrais rendre hommage au groupe d'experts sur les opérations de maintien de la paix présidé par M. Lakhdar Brahimi, dont je salue la présence parmi nous. Je souhaite vivement que le rapport remis au Secrétaire général de l'ONU, M. Kofi Annan, le 21 août dernier, soit mis en _uvre dans ses principales recommandations afin de permettre à l'Organisation de mieux répondre aux menaces actuelles et à venir. Je félicite le Secrétaire général des premières suites qu'il a déjà données à ce rapport. Mais il faudra sans doute aller plus loin.

Troisièmement, le Conseil de sécurité doit renforcer son partenariat avec les organisations régionales.

Certains progrès ont été faits en ce sens. En témoigne la coopération entre les Nations Unies et l'Alliance Atlantique dans les Balkans ou la CEDEAO en Afrique de l'Ouest. Mais des améliorations sont nécessaires. Une concertation plus étroite et plus précoce est indispensable quand est envisagée, dans un règlement de paix, une opération des Nations Unies ou quand une opération des Nations Unies doit prendre le relais d'une opération multinationale.

Enfin, quatrième et dernière orientation, il faut - c'est indispensable - réformer le Conseil de sécurité.

Pour conserver toute son autorité, le Conseil de sécurité doit mieux refléter tout simplement la réalité du monde. En l963, date de son précédent élargissement, les Nations Unies comptaient 110 membres. Il y en a maintenant 189. De nouvelles puissances sont apparues. C'est pourquoi le gouvernement français, soutenu par la Représentation nationale, est favorable à un élargissement du Conseil dans les deux catégories de membres, permanents et non permanents, ainsi qu'à une meilleure représentation des pays du Sud.

Tels sont, Mesdames et Messieurs, brièvement évoqués les sujets dont vous allez débattre au cours de ce colloque. Il y en aura sans doute d'autres, mais vous comprendrez que je n'aie pas été exhaustif.

Il y a dans la vie des institutions comme dans celle des hommes des moments clés où tout semble possible. En cette symbolique année 2001, l'ONU me paraît être dans une de ces périodes clés.

Au cours de plus d'un demi-siècle d'existence, l'ONU a mis au point une méthode de fonctionnement unique en son genre et développé sa propre culture administrative, qui, malheureusement, n'a pas été, jusqu'à présent, aussi efficace, reconnaissons-le, que celle des meilleures administrations nationales. Or, cette efficacité est de plus en plus indispensable compte tenu de tous les défis qu'elle doit relever.

Il est essentiel que les Etats membres se rendent compte que l'avenir de l'ONU est entre leurs mains. C'est à eux et eux seuls qu'il appartient de donner un sens aux premiers mots de la Charte « Nous, peuples des Nations Unies ».

Mesdames et messieurs, ce que mes collègues députés et moi-même attendons de ce colloque, ce qu'en attendent le Président Loncle et le Président Quilès, c'est qu'il contribue à apporter des réponses à toutes ces questions essentielles sur l'avenir de l'ONU au service de la paix dans le monde. Dans la poursuite de cet objectif indispensable, réformer l'ONU pour mieux préserver la paix, nous ne pouvons pas nous permettre d'être hésitants ni de prendre du retard.

Je vous remercie de votre attention et je vous souhaite à tous et à toutes un bon travail.

(Applaudissements)

M. Paul Quilès, Président de la Commission de la Défense nationale et des Forces armées : Après les paroles d'accueil et d'encouragement que vient de nous adresser le Président Raymond Forni, je suis heureux et honoré de vous présenter la raison d'être et les modalités de fonctionnement de notre colloque.

Je remercie vivement les personnalités qui ont accepté de participer aux trois tables rondes ou d'en être les modérateurs. Mes remerciements vont également à tous ceux qui ont choisi d'assister nombreux au colloque et d'enrichir ses débats par leurs remarques et leurs questions.

L'idée de cette rencontre est née d'un constat qui domine nos travaux parlementaires à la Commission de la Défense comme à la Commission des Affaires étrangères de l'Assemblée Nationale. Le désordre du monde, la triste répétition des conflits armés dans les zones de crise s'étalent sous nos yeux. Mais, quelle que soit la puissance ou la richesse de nos pays, lorsque les conflits ne touchent pas directement nos intérêts nationaux immédiats, nous n'avons encore trouvé ni la force ni la volonté politique d'y porter remède.

Ce constat, l'Assemblée Nationale l'a fait, il y a deux ans, lorsque nous nous sommes penchés sur les enchaînements qui ont débouché sur la tragédie rwandaise. Lorsque le génocide de 1994 a commencé, la communauté internationale n'a pas su assumer ses responsabilités. Le dispositif de maintien de la paix, établi sous l'égide des Nations Unies, s'est révélé impuissant. Le Conseil de sécurité a été paralysé dans les premières semaines. Faute d'autorisation de l'ONU, la France avec d'autres pays, n'a pu intervenir que trop tardivement.

Lorsque nous avons suivi le déroulement de la crise, puis de la guerre du Kosovo, nous avons tout aussi fortement pris conscience des lourdeurs, des lenteurs et de l'inefficacité des procédures légales et légitimes de règlement des conflits.

Une solution conforme au droit a finalement pu être dégagée selon des modalités que le Président Ahtissaari analysera peut-être au cours du colloque.

L'ONU travaille aujourd'hui dans des conditions difficiles, dont pourra témoigner Bernard Kouchner, à reconstruire au Kosovo une société tolérante et des institutions équitables. Mais des obstacles politiques considérables ont dû être surmontés. Une guerre aérienne intensive s'est prolongée pendant de longues semaines et il n'est pas possible aujourd'hui de fixer d'échéance pour le départ de la présence internationale qui s'est installée dans la province.

Ces situations nous sont apparues inacceptables.

Pourtant, de manière paradoxale, les activités des Nations Unies n'ont cessé de se développer au cours des dix dernières années. Les opérations de paix de l'ONU sont de plus en plus nombreuses. Les résolutions du Conseil de sécurité se multiplient.

Cette intensification des efforts diplomatiques et cet appel quasi permanent à l'ONU ne peuvent toutefois masquer 1es faiblesses de l'organisation, qui restent fondamentalement les mêmes que celles qu'a diagnostiquées M. Boutros Boutros-Ghali dans l'Agenda pour la paix de 1992 et son supplément de 1995 : manque de volonté politique de certaines grandes puissances, notamment parmi les membres permanents du Conseil de sécurité, faiblesse des moyens militaires au service des Nations Unies, difficultés des missions de consolidation de la paix.

Nous avons été plusieurs, intellectuels, journalistes, responsables d'ONG, et responsables politiques français de diverses tendances, à proposer, voilà près d'un an, dans une lettre ouverte au Secrétaire général des Nations Unies, M. Kofi Annan, des réformes qui puissent donner à l'ONU les moyens nécessaires à sa crédibilité et à son efficacité.

Des préoccupations similaires ont été exprimées dans de nombreux autres pays. Elles ont reçu une première réponse sous la forme du rapport approfondi, rigoureux et lucide du groupe d'étude présidé par M. Lakhdar Brahimi sur les opérations de paix de l'ONU.

Il reste à mettre en pratique les conclusions de ce rapport. Les gouvernements ont pris des engagements en ce sens. Le Conseil de sécurité a adopté des résolutions qui reprennent de manière très partielle certaines des conclusions du rapport : M. Lakhdar Brahimi nous en dira sans doute plus à ce sujet.

En tout état de cause, il importe aujourd'hui de poursuivre dans la voie tracée par son rapport, alors même que le bilan de l'ONU dans le maintien de la paix apparaît pour le moins mitigé comme le soulignait le Président Raymond Forni. Des revers inquiétants, par exemple, en Sierra Leone et en République démocratique du Congo contrastent avec des succès, comme la résolution de la crise du Timor oriental ou l'apaisement des tensions entre l'Ethiopie et l'Erythrée.

Je forme le v_u que notre colloque contribue à la clarification du débat qui s'ouvre ainsi aujourd'hui sur le maintien de la paix et de la sécurité internationales, dans le respect du rôle principal qui incombe à l'ONU en ce domaine.

C'est donc un pari que nous faisons sur les résultats de notre réflexion et de nos discussions communes et sur notre capacité à être entendus des gouvernements.

Je m'empresse d'ajouter que c'est un pari réaliste, eu égard au nombre, à la compétence et à l'expérience des très nombreuses personnalités qui interviendront et qui participeront à notre colloque. Pourtant, plusieurs personnes invitées aux trois tables rondes n'ont pu se joindre à nous. Je pense par exemple à Mme Mary Robinson, Haut Commissaire des Nations Unies pour les Droits de l'Homme, à Mme Madeleine Albright, ou à Mme Carla del Ponte. Je le regrette non seulement parce qu'elles auraient apporté leur compétence à nos débats mais aussi parce que la composition des tables rondes aurait été moins exclusivement masculine.

Je regrette aussi l'absence de M. Hans Dietrich Genscher qui a dû se rendre aux obsèques d'un ami décédé, et celle, probable, de M. Kofi Annan, en raison - M. Guéhenno vient de me le confirmer - d'un périple complexe qui l'a mené de Davos, en Chine, puis à Stockholm, pour le conduire dans les prochaines heures à New-York. Je veux, en tout cas, le remercier pour les encouragements qu'il m'a prodigués au cours de la préparation de ce colloque.

Parmi les vingt personnalités qui interviendront et qui connaissent dans leur complexité toutes les questions liées aux interventions de l'ONU en faveur de la sécurité internationale, nous entendrons : M. Boutros Boutros-Ghali, ancien Secrétaire général ; M. Lakhdar Brahimi, Président du groupe d'étude sur les opérations de paix de l'ONU ; M. Bernard Miyet qui a occupé le poste de Secrétaire général adjoint, responsable du Département des opérations de maintien de la paix et M. Jean-Marie Guéhenno qui vient de lui succéder.

Nous entendrons également les propositions de Jacques Delors, ancien Président de la Commission européenne, et de Mikhaïl Gorbatchev, ancien Président de l'URSS, sur1'avenir de l'ONU.

Certains intervenants comme Jakob Kellenberger, Président du Comité international de la Croix-Rouge, Koïchiro Matsuura, Directeur général de l'UNESCO, Salim Ahmed Salim, Secrétaire général de l'Organisation de l'Unité africaine, représentent des organisations internationales dont le rôle est essentiel pour le maintien de la paix et l'aide aux populations frappées par la guerre.

D'autres, comme Martti Ahtisaari, ancien Président de Finlande, Evgeny Primakov et Viktor Tchernomyrdine, anciens Premiers Ministres de la Fédération de Russie, Carl Bildt, envoyé spécial du Secrétaire général des Nations Unies pour les Balkans et Bernard Kouchner ont joué un rôle de premier plan dans la résolution des conflits, en particulier pour mettre fin aux tragédies des Balkans.

D'autres encore comme David Malone, Zbigniew Brzezinski, Jasjit Singh, Ahmedou Ould-Abdallah ont su, par leurs travaux et leurs recherches, établir des cadres de référence intellectuelle indispensables à la compréhension des conflits contemporains.

Les ministres français des Affaires étrangères et de la Défense ont bien voulu également éclairer nos travaux en nous faisant part des enseignements qu'ils tirent de leur action présente en faveur de la sécurité internationale.

Encore une fois, je remercie les vingt intervenants d'avoir accepté de participer à notre rencontre.

Je conclurai mon propos en présentant brièvement les modalités de déroulement du colloque. Les débats s'articuleront autour de trois tables rondes : la première fera l'analyse des conflits contemporains, la seconde sera consacrée aux attitudes et aux actions de la communauté internationale face aux crises et aux violences, en particulier lorsqu'elles entraînent des violations massives des droits de l'homme. Enfin, la troisième table ronde ouvrira des pistes de réflexion sur les réformes qui seraient de nature à donner à l'ONU les moyens de remplir efficacement sa mission fondamentale de préservation de la paix et de la sécurité internationales.

Les travaux de chacune des tables rondes débuteront par un exposé liminaire de 10 à 15 minutes des différents participants. Ces exposés seront suivis d'un échange de questions et de réponses avec la salle. Les modérateurs auront la lourde tâche d'organiser cet échange de manière à ce que les différents thèmes de la table ronde soient abordés avec la clarté et la cohérence nécessaires.

Ayant assez parlé, je laisse maintenant la parole au modérateur de la première table ronde, M. Yves Lacoste, en souhaitant un plein succès aux travaux qui vont maintenant s'engager.

(Applaudissements)

M. Yves Lacoste, géographe : Mesdames et Messieurs, je suis très honoré de me trouver au centre de cette table ronde pour organiser, puisque c'est la fonction du modérateur, les débats de ce matin.

Avant d'aborder les questions d'organisation pratique, permettez au géographe spécialiste de géopolitique que je suis de faire brièvement quelques remarques sur ces nouveaux visages de la guerre auxquels nous nous intéressons ce matin.

Certes, la guerre a pris de nouveaux visages, mais il ne faut pas oublier qu'elle se présente aussi sous la forme tout à fait classique d'affrontements d'Etats : je rappellerai simplement, sans remonter très loin, la guerre que l'Erythrée et l'Ethiopie se sont livrée récemment et qui avait tous les aspects d'une guerre classique avec, par exemple, un front et des tranchées.

Il en existe encore potentiellement d'autres entre différentes grandes puissances que l'on qualifie de « régionales » et que je ne nommerai pas pour ne pas gêner leurs représentants.

Cependant, si nous sommes réunis ici ce matin, c'est pour examiner ces nouveaux visages de la guerre qui ont, en quelque sorte, pris au dépourvu les organisations qui ont été amenées à tenter de les tempérer ou de les résoudre.

En tant que géographe, je dirai que l'un des aspects les plus complexes et les plus délicats de ces nouveaux conflits c'est que, très souvent, ils affectent des populations qui brusquement se sentent relever de nations différentes alors qu'elles se trouvent enchevêtrées sur le territoire d'un même Etat.

Cet enchevêtrement géographique de populations devenues rivales constitue une difficulté considérable. Je pense, par exemple, au cas de la Bosnie où les Serbes, les Croates et les Bosniaques musulmans étaient étroitement enchevêtrés au c_ur des montagnes, des vallées et des villes de ce pays.

Il est une deuxième caractéristique de ces conflits, que je voudrais signaler et qui constitue l'un de leurs éléments peut-être les plus graves. Ainsi que le Président Raymond Forni y a fait allusion tout à l'heure, il est impossible de comprendre les moyens dont disposent les différents combattants sans tenir compte du trafic de la drogue.

Le trafic de drogue représente aujourd'hui le moyen pour des groupes limités en nombre de bénéficier, grâce aux sommes considérables qu'il engendre, d'armements et de connivences.

Il me semble que nous devons garder ces deux composantes présentes à l'esprit.

Je n'irai pas plus loin dans ce propos liminaire et je me bornerai maintenant à préciser, que, par commodité, interviendront à la tribune par ordre alphabétique : M. Jean-Marie Guéhenno, Secrétaire général adjoint des Nations Unies, spécialement chargé des opérations de maintien de la paix ; M. Jakob Kellenberger, Président du Comité international de la Croix-Rouge ; M. Bernard Kouchner qui était encore récemment Représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies au Kosovo ; M. David Malone, Président de l'International Peace Academy de New-York ; M. Koïchiro Matsuura, Directeur général de l'Unesco.

J'ajoute que nous serons rejoints, en fin de matinée, par M. Alain Richard, Ministre de la Défense.

Mon rôle maintenant consiste à organiser, non pas l'espace, comme le ferait un géographe, mais le temps. C'est pourquoi je demande instamment aux différents intervenants de bien vouloir respecter la règle du jeu, c'est-à-dire de parler chacun une dizaine de minutes.

Pourquoi ce souci de limiter les propos des différents orateurs ? Pour permettre à un débat de s'instaurer dans la seconde partie de cette matinée : chacun d'entre vous pourra, s'il le désire, dans l'heure précédant la fin des interventions à la tribune, poser une question écrite qui sera remise aux différents intervenants de façon à ce qu'ils puissent y répondre.

La parole est maintenant à M. Jean-Marie Guéhenno qui va nous parler des différents visages de la guerre dans le contexte de la globalisation.

M. Jean-Marie Guéhenno, Secrétaire général adjoint des Nations Unies : Je vous remercie de me confier le soin d'ouvrir cette première table ronde. Avec un patronyme commençant par la lettre G, on a très rarement la redoutable responsabilité de le faire. Je profiterai donc de l'occasion qui m'est offerte pour citer Raymond Aron - dont le nom commence au moins par la lettre A - qui disait que « quiconque réfléchit aujourd'hui sur les guerres et sur la stratégie élève une barrière entre son intelligence et son humanité ».

Cette phrase définit bien la difficulté de notre réflexion et aussi de notre action, parce que dans un monde qui se prétend gouverné par l'information et la rationalité, la guerre est toujours d'une certaine manière comme un reflet des ambivalences de nos sociétés. Les opérations de maintien de la paix dont j'ai aujourd'hui la charge sont, à cet égard, un bon indicateur de la variété tragique des types de conflits auxquels nous sommes confrontés.

Il y a quelques instants, Yves Lacoste a évoqué le conflit qui a opposé l'Ethiopie à l'Erythrée, conflit classique qui se termine, grâce à l'action efficace de l'OUA, des Nations Unies, de l'Algérie, de l'Union européenne, des Etats-Unis, d'un certain nombre de pays qui se sont engagés à fond pour lui trouver une issue. On assiste maintenant au déploiement d'une force de maintien de la paix permettant aux deux armées qui étaient engagées face à face, parfois à moins de cent mètres l'une de l'autre, de desserrer leur étreinte et d'aller vers un règlement définitif du conflit.

A côté de ces conflits dits « classiques », des conflits intra-étatiques ont déchiré la Yougoslavie ces dernières années. Il s'agit de conflits nés de la fin de la guerre froide, comme si cette dernière, à la façon d'un gros aimant avait, en polarisant le monde, donné une raison d'être, en quelque sorte extérieure, à un certain nombre d'Etats qui, s'en voyant privés, devaient se chercher une nouvelle identité sans pouvoir toujours la trouver.

Il y a également des conflits que l'on pourrait qualifier de « trans-étatiques », tant le premier attribut d'un Etat qui est de contrôler ses frontières, d'être maître de son territoire, semble parfois disparaître. On voit ainsi dans un certain nombre de situations, notamment en Afrique, comment un conflit interne survenant dans un Etat déborde ses frontières, comment la situation du pays voisin est directement menacée par les événements de l'Etat en guerre, comment la frontière entre armées régulières, mouvements de rebelles, mouvements de réfugiés se brouille. C'en est au point que l'on trouve, dans les camps de réfugiés, des combattants qu'il faut pouvoir séparer, que la frontière entre victimes et bourreaux est de plus en plus délicate à établir, les populations civiles devenant l'enjeu des conflits, parfois même leur enjeu principal et, en tout cas, toujours leurs victimes.

En conséquence, le maintien de la paix, devient lui aussi une tâche beaucoup plus difficile, surtout depuis la fragmentation du monde, ce dernier n'étant plus stratégiquement unifié par le conflit Est-Ouest qui l'organisait, et en référence auquel les Etats non alignés eux-mêmes se définissaient. Actuellement, un certain nombre de conflits laissent stratégiquement indifférents les pays qui en sont éloignés, alors qu'en même temps, on voit émerger une communauté internationale et un début d'unification du monde, au moins sur le plan éthique : des principes universels s'affirment qui sont consacrés dans des traités - le Président Raymond Forni a évoqué la Cour pénale internationale - bien que l'engagement à défendre ces principes demeure insuffisant.

La globalisation cohabite souvent avec un certain provincialisme, voire une indifférence au malheur d'autrui que, cependant, nous n'avons plus le loisir d'ignorer.

Compte tenu des fonctions qui sont aujourd'hui les miennes, je voudrais, dans cette courte présentation, insister sur les conclusions opérationnelles que l'on peut tirer de cette situation nouvelle.

La première, qui concerne tous les appareils de défense nationaux, c'est qu'en réfléchissant à la conception de la défense qui prévaut dans chacun des Etats de la planète, il est important de penser les armées de demain en fonction de l'éventail de ces conflits et je le dis également du point de vue que je soutiens aujourd'hui à New-York.

Les Nations Unies ne disposent pas, comme vous le savez, de forces qui leur appartiennent mais dépendent des forces que les Etats membres veulent bien leur apporter.

Le maintien de la paix suppose d'avoir des forces qualifiées, formées, adaptées et je relève parfois avec inquiétude - je l'avoue très franchement - une importance, à mon avis excessive, donnée par les pays développés à la haute technologie : la paix ne se fait pas à 30 000 pieds au-dessus des êtres humains, mais en entrant en contact avec eux, en leur parlant, en forçant leur respect, ce qui suppose des forces militaires hautement entraînées.

On voit bien que, dans une situation difficile, être capable de retenir le feu, de faire face à une foule hostile avec des moyens militaires, nécessite un entraînement beaucoup plus rigoureux que certaines opérations de guerre classique.

La deuxième conclusion opérationnelle que je voudrais dégager, c'est que, face à ces conflits d'un monde fragmenté, il est indispensable d'avoir une réaction qui préserve l'universalisme, qui préserve une volonté commune, qui préserve l'idée d'une solidarité.

Cela suppose une répartition équilibrée de l'effort pour faire face au défi du maintien de la paix.

On voit aujourd'hui que, dans les opérations qui relèvent des Nations Unies, dont beaucoup sont des opérations de maintien de la paix comme celles menées au Kosovo avec les forces militaires qui dépendent de l'OTAN, parmi les dix premiers contributeurs de troupes, seuls deux pays font partie du monde développé : l'Australie et la Pologne.

C'est une situation qui soulève un problème politique à moyen, voire à court terme.

A mon sens, cette situation signifie également qu'il est très important que les pays contributeurs de troupes soient impliqués dans l'action de maintien de la paix. Bien sûr, c'est le Conseil de sécurité qui décide et définit nos mandats, mais ses décisions ne seront appliquées que s'il y a, pour les mettre en _uvre, des moyens qui, eux, dépendent des pays contributeurs de troupes.

Si ces derniers ne se sentent pas profondément engagés dans le processus de maintien de la paix, ils n'enverront pas de troupes et, par conséquent, il est essentiel que tous ceux qui prennent part à une opération de maintien de la paix, qui s'engagent pour réagir face à ces conflits nouveaux et difficiles, soient également pris en compte.

La troisième conclusion que je voudrais tirer, c'est que, face à ces situations nouvelles, il est nécessaire, comme l'a souligné le rapport établi par le groupe d'étude que présidait M. Brahimi, d'avoir des stratégies globales.

Déployer des troupes pour permettre de consolider la base de la sécurité dans un pays est évidemment un préalable indispensable, mais ce n'est qu'un préalable. On voit aujourd'hui que les conflits résultent souvent plus d'une implosion que d'une explosion, d'un déficit de puissance, de la fragilité des Etats dans lesquels ils surviennent plus que de la confrontation d'Etats qui se consolident et s'affirment comme c'était le cas au XIXe siècle.

Aujourd'hui, les conflits venant souvent du vide de puissance, leur résolution à long terme suppose la consolidation des Etats, ce qui nécessite beaucoup plus que la force militaire, une action concertée de développement et de soutien à la consolidation des Etats concernés.

A cette fin, il convient que l'ONU conduise une action cohérente où les aspects de sécurité soient indissociables des aspects de construction économique et politique.

J'en arrive à une dernière conclusion : l'ONU ne sera jamais que ce que les Etats membres voudront qu'elle soit. Les problèmes auxquels nous sommes confrontés aujourd'hui sont des problèmes extraordinairement difficiles qu'il convient d'approcher avec humilité, mais nous ne les résoudrons que si, conjointement, les Etats en conflit prennent une part des responsabilités. Nous voyons bien, par exemple, dans certaines situations de conflit en Afrique, que l'ONU ne peut pas se substituer aux parties en présence. Quand intervient un accord de cessez-le-feu et que ce dernier est continuellement violé, il serait criminel d'exposer des troupes courageusement fournies par des Etats désireux de sauver la paix. Si les Nations Unies peuvent consolider la paix, elles ne peuvent pas l'imposer par une force de maintien de la paix.

Par ailleurs, il faut parvenir à une responsabilité conjointe des Nations Unies et des Etats dans les moyens. L'importance du rôle des Nations Unies sera proportionnelle à celle des moyens que les Etats voudront bien leur accorder.

Le rapport de M. Brahimi a souligné le décalage qui existe souvent entre les ambitions affichées dans les mandats du Conseil de sécurité et les moyens effectifs mis à la disposition de l'Organisation. Mieux vaut se dispenser de susciter des espoirs si les moyens manquent pour les concrétiser.

Aujourd'hui, l'essentiel est de créer les conditions d'un travail accompli dans la confiance entre le Secrétariat des Nations Unies, le Conseil de sécurité et tous les Etats - je dis bien tous les Etats - qui sont prêts à apporter à l'ONU les moyens dont elle a besoin pour réagir efficacement aux situations de conflits auxquelles nous sommes confrontés aujourd'hui.

(Applaudissements)

M. Yves Lacoste : Je me permets de remercier en votre nom M. Jean-Marie Guéhenno de ce remarquable exposé dont l'un des éléments les plus intéressants concerne sans doute ce souci de l'ONU de contribuer au renforcement des Etats en conflit.

J'ai, en outre, été très frappé d'entendre M. Guéhenno souligner que les solutions ne venaient pas de la mise en _uvre de moyens technologiques ultra sophistiqués à 30 000 pieds d'altitude, mais de l'envoi de gens formés à l'approche des populations.

La parole est à M. Jakob Kellenberger qui va aborder le sujet sous l'angle de la protection des populations.

M. Jakob Kellenberger, Président du Comité international de la Croix-Rouge : Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs, vous savez que j'appartiens à une organisation qui est physiquement présente dans pratiquement tous les conflits armés pour protéger et assister le mieux possible ceux et celles qui en sont victimes, comme d'ailleurs d'autres organisations humanitaires.

Je ne vais pas, dans ce contexte, compte tenu du nombre de spécialistes réunis dans cette enceinte, essayer de faire des analyses géopolitiques des conflits. Je voudrais néanmoins dire deux ou trois choses sur ce que l'on appelle « les nouveaux visages de la guerre » et les conflits nouveaux, et cela sur la base des quelques expériences que j'ai pu vivre sur le terrain depuis ma récente entrée en fonction, notamment lors de visites en Afghanistan, en Angola, en Colombie et j'en passe.

Je pense que lorsque l'on réfléchit aux nouveaux conflits, il est très utile de bien combiner une analyse du contexte concret et quelques tendances plus générales. Je vous mettrai donc fortement en garde contre des lectures totalisantes pour analyser les conflits modernes, étant entendu que la combinaison : crise économique et sociale, plus crise de l'Etat, plus menaces réelles ou imaginaires d'un groupe de personnes, s'avère extrêmement dangereuse.

Il a été dit et répété que ce qui caractérise les conflits majeurs d'aujourd'hui c'est qu'ils sont en bonne partie - vingt sur vingt-cinq - internes.

Qu'est-il important de noter dans un tel contexte ?

D'abord, la banalisation des conflits : quand on parle de « conflit interne », cela signifie que les parties non étatiques au conflit jouent un rôle très important.

Ensuite, un fait qui, dans sa dimension actuelle, est vraiment nouveau : la population devient de plus en plus la cible explicite des parties au conflit ; vous en connaissez comme moi beaucoup d'exemples.

C'est pour ces raisons que j'aimerais m'arrêter un instant sur la question de la protection de la population civile.

Rendre plus efficace la protection de la population civile dans les contextes de conflits armés ou de violences internes est et restera un défi majeur et je dois dire que, même sur la base du peu que j'ai vu, je discerne bien les limites d'une activité de protection de la population civile telle qu'elle est exercée par une organisation comme le Comité International de la Croix-Rouge - CICR.

Même sans sous-estimer le « harcèlement » humanitaire qui consiste à intervenir à chaque violation du droit international humanitaire dans un conflit armé et qui demande une grande ténacité et beaucoup de courage, la grande question que je me pose est la suivante : que peut-on faire de plus pour mieux protéger les populations civiles ?

Vous n'ignorez pas que les Conventions de Genève et les protocoles additionnels comportent de nombreuses dispositions sur ce sujet. Elles comportent même de nombreuses dispositions sur la protection des femmes et des enfants. Surtout, l'article premier de ces conventions stipule que les parties contractantes, non seulement doivent appliquer le droit humanitaire, mais aussi faire le nécessaire pour qu'il soit respecté par les autres.

En conséquence, l'un des défis majeurs est sans doute de faire en sorte que les Etats soient plus responsabilisés et que la pression maximale soit exercée afin que la population civile soit mieux protégée.

Toute une gamme d'actions est envisageable à cette fin, mais s'il est un fait qui m'a impressionné depuis un an que j'exerce mes fonctions, c'est la différence significative qui est enregistrée quand des Etats font comprendre, dans certains contextes, qu'ils sont attachés au respect du droit humanitaire.

J'aimerais ajouter deux ou trois remarques pour ne pas me voir reprocher, si je n'entrais pas davantage dans le détail, de ne pas accomplir ma mission.

En ce qui concerne le droit international humanitaire dont le CICR est considéré comme le gardien, deux questions se posent : premièrement, celle de son développement ; deuxièmement, celle de l'amélioration de son application.

A ce propos, j'aimerais simplement dire la chose suivante : je vois bien qu'il y a une nécessité de développer le droit humanitaire, notamment pour le mettre plus en accord avec le développement technologique de certaines armes. Pour autant, quand j'observe la situation humanitaire dans les conflits actuels au regard des dispositions d'ores et déjà existantes, j'ai conscience que l'accent doit vraiment être mis sur toutes les mesures susceptibles d'assurer une meilleure application du droit existant.

Il est, en effet, impressionnant de voir le nombre de situations humanitaires difficiles au regard du développement actuel des règles applicables. Dans la majorité des cas, des règles existent, mais le grand problème reste de prendre des mesures pour mieux les faire appliquer, c'est-à-dire pour davantage responsabiliser les différents acteurs.

Ma dernière remarque sera pour souligner que, dans l'environnement moderne, beaucoup plus d'acteurs interviennent dans les conflits armés que par le passé. Plus ils sont nombreux et plus les médias leur portent attention, ce qui explique que certains conflits impliquant peu d'acteurs se poursuivent dans l'indifférence générale.

En conclusion, je dirai que, dans les contextes de conflits à plusieurs acteurs, certaines mesures simples me paraissent importantes. Il convient notamment de bien définir les responsabilités de chacun. L'humanitaire, par exemple, définira les siennes en mettant l'accent sur l'indépendance de son action. Une fois ces responsabilités définies, une fois les identités affirmées, il sera alors essentiel de travailler sur les complémentarités.

(Applaudissements)

M. Yves Lacoste : Je remercie M. Jakob Kellenberger d'avoir scrupuleusement respecté le temps de parole qui lui était imparti et je dois dire que ses remarques prononcées sur un ton aussi simple que chaleureux sont très enrichissantes pour notre réflexion.

Je retiens notamment son premier conseil qui est d'analyser le contexte concret des situations conflictuelles et surtout d'éviter toute lecture totalisante des choses.

Je donne maintenant la parole à Bernard Kouchner qui va nous parler de son expérience au Kosovo où il a rempli de façon magnifique une mission extrêmement difficile.

M. Bernard Kouchner, ancien Représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies : Le temps me manquerait pour parler de mon expérience au Kosovo, aussi je voudrais m'en tenir au sujet qui nous intéresse ce matin, en remerciant les organisateurs parce que je trouve qu'avoir entendu les formules « droit d'ingérence », puis « devoir d'ingérence », dans cet établissement et à cette prestigieuse tribune, prouve combien les choses progressent.

Je note un progrès, même s'il n'est pas suffisant, dans la prévention des conflits. Oui, des progrès ont été accomplis en dépit des difficultés et j'apprécie les propositions que le Président du CICR vient de nous soumettre.

D'abord, puisque c'est le sujet qui nous préoccupe, je voudrais dire, après une expérience d'un an et demi au Kosovo, avec des difficultés, avec, c'est vrai, quelques conflits bureaucratiques, que l'ONU est une organisation extraordinaire. En l'accusant, on s'accuse soi-même.

Les Nations Unies ne sont rien sans les nations, et en général, si les Nations Unies ont peu de moyens, c'est parce que les nations ne leur en procurent pas.

En général, ce sont d'ailleurs les nations qui n'envoient pas de policiers qui exigent la sécurité et réclament le plus fort ce que l'on appelle le law and order, c'est-à-dire le changement complet d'un comportement qui perdure depuis des siècles.

S'il faut réformer l'Organisation des Nations Unies - et je remercie M. Paul Quilès d'avoir, avec M. François Loncle, lancé cette requête qui avancera peut-être grâce à notre travail commun - il n'en demeure pas moins que cette organisation constitue un outil indispensable dont je dirai, après un an et demi de fréquentation assidue de jour comme de nuit, et même si cela peut vous étonner, qu'il ne fonctionne pas si mal que cela.

Sur les guerres, j'entends toujours avancer des explications économiques. Pour les avoir suivies de près, pendant trente ou trente-cinq ans, je puis dire qu'elles sont, certes, très diverses, mais j'apprécie que M. Kellenberger ait dit que certaines sont oubliées et que, faute d'être médiatiques, il en est qui se prolongent depuis trente ans sans que l'on y prenne garde.

La guerre entre l'Erythrée et l'Ethiopie dont a parlé Jean-Marie Guéhenno a duré trente ans avant que l'on n'y prête vraiment attention. On porte attention à certaines guerres médiatiques sous l'effet non seulement de CNN, mais aussi de toutes les chaînes françaises, mais il y a toujours entre trente-cinq et quarante-cinq conflits qui se prolongent dans le monde et que l'on évoque très peu.

Quelque chose manque dans les explications que l'on donne des conflits et vous me pardonnerez de ne pas avoir le temps de m'y attarder, mais il faut également dire qu'il y a un appétit de la guerre. La guerre n'a pas que des explications économiques. Il faut aussi prendre en compte le rôle des religions, le rôle de la haine, le fait que l'on y prend goût. Il est d'ailleurs une manière de la faire, bien supérieure aux autres, qui consiste à faire la guerre à la guerre. C'est une activité que je vous recommande.

Cela signifie que les organisations internationales, et en particulier celles qui ont cet acharnement humanitaire que vous avez décrit, Monsieur le Président, participent aussi, d'une certaine façon, à tout cela dans un fonctionnement un peu pervers : je regrette de devoir le dire si brutalement, mais il faut en tenir compte.

Il y a, certes, un spectacle de la guerre, mais il y a aussi une participation et une professionnalisation de cette participation.

Il est un point qu'il convient absolument de souligner : la guerre est faite aux populations civiles. Elle n'est plus faite aux militaires. Elle est souvent faite aux populations civiles par des militaires, par des milices, ou par des organisations révolutionnaires. La première guerre mondiale a fait 90 % de victimes parmi les militaires, alors que les conflits récents ont fait 90 %, voire 95 %, de victimes parmi la population civile, ce qui constitue une énorme différence.

Cela m'amène, bien sûr, à parler des Conventions de Genève qui sont de moins en moins appliquées. Il faut le savoir pour imposer leur application aux Etats et veiller également à la protection des volontaires et notamment des volontaires civils venus apporter leur secours aux populations souffrantes.

J'ajouterai un mot sur le droit international humanitaire qui était jusqu'à présent isolé du reste du droit international.

Ce qui est nouveau, Monsieur le Président de la Croix-Rouge internationale, et qui est un sujet de réjouissance, c'est que, maintenant, enfin, grâce aux organisations non gouvernementales et aux pressions qu'elles exercent, grâce à la société civile internationale qui se manifeste encore ces jours-ci, le droit qui en était le plus éloigné, je veux parler du droit fondé sur les droits de l'homme, fait son apparition dans le champ du droit international. Ce droit qui était une espèce de discipline respectée ou non par les Etats, mais qui n'était pas considéré comme l'une des bases du droit international voit son statut changer avec ce que l'on appelle « l'internationalisation des droits de l'homme », ce qui marque un progrès énorme.

En effet, cela signifie que les normes juridiques applicables ne tiennent pas seulement compte de la souveraineté des Etats mais aussi des souffrances des hommes.

C'est là un fait nouveau et c'est l'une des évolutions que l'on doit évidemment aux ONG, évidemment à la Croix-Rouge, mais aussi à l'Organisation des Nations Unies.

J'en arrive maintenant à la question des interventions. Actuellement, elles se font au nom de la communauté internationale, concept un peu flou mais souvent efficace. Pourtant, elles se produisent toujours trop tard - et c'est pourquoi en référence au droit d'ingérence, j'aimerais que les choses soient précisées.

On sait qu'entre les systèmes de prévention et d'alerte immédiate, qui nous annoncent les guerres, et l'action, beaucoup de temps peut s'écouler : tout le monde savait très bien en 1990, 1991, ou 1992, que le Kosovo serait la prochaine étape de l'intervention nécessaire pour la paix dans les Balkans, mais rien n'a été fait.

Aussi longtemps que nous aurons ces difficultés politiques à agir préventivement, on interviendra toujours trop tard pour les victimes et beaucoup plus difficilement en termes militaires. L'idéal du devoir d'ingérence, devenu un jour droit, sera de prévenir et de ne pas avoir à intervenir militairement.

A ce propos, le Tribunal pénal international qui marque encore un grand progrès, constitue un vrai succès, mais encore tardif, dans la mesure où c'est après les faits que les auteurs de crimes ou d'irrégularités sont traduits en justice et que la communauté internationale se charge de leur demander des comptes.

Un jour cependant, tout cela sera présent dans l'esprit des « dictateurs » - autre terme, comme celui « d'idéologie », que nous n'avons pas employé pour expliquer les guerres - comme aussi dans l'esprit des dirigeants de ce monde, alors peut-être la prévention existera-t-elle.

L'histoire de l'intervention humanitaire se décompose en trois étapes.

Premièrement, celle de la Croix-Rouge internationale d'Henry Dunant au siècle dernier, pour qui il fallait l'autorisation des Etats - c'est encore le cas, ce que je comprends très bien - pour envoyer des gens capables de pouvoir apporter leur secours aux victimes.

La Croix-Rouge demande l'autorisation et si les responsables, le Gouvernement, le dictateur acceptent qu'elle intervienne, elle le fait. Telle était la règle de la première génération humanitaire qui était très importante et qui doit continuer à intervenir. Cela étant, il ne faut plus faire comme si les bourreaux et les victimes étaient au même plan.

Deuxième étape, celle des french doctors qui ont continué à demander la permission mais sans considérer que les victimes appartenaient aux Etats, à ceux qui croient représenter les victimes, aux gouvernements ou aux dictatures. Ils pouvaient donc demander à un dictateur s'ils pouvaient aller soigner ses blessés. Si le dictateur répondait par la négative, la situation était gênante, mais ils y allaient quand même. La chose est devenue naturelle et les victimes appartiennent de moins en moins aux gouvernements qui les cachent ou qui les engendrent.

Il y aura une troisième étape où tout le monde se retrouvera : ce sera la phase de la prévention, lorsque les gens comprendront, dictateurs ou gouvernements, qu'ils n'ont pas le droit de persécuter leurs minorités. On saura alors que la communauté internationale - sans même avoir besoin de recourir aux armées - ne laissera pas massacrer des minorités sous prétexte de souveraineté et de frontières.

Ce sera là, je crois, le grand progrès.

Tout cela, naturellement, n'est pas encore au point. Bien sûr, il y a, sans même parler du rapport de M. Lakhdar Brahimi, des juristes, des diplomates et beaucoup d'autres gens qui parcourent les couloirs de l'ONU et qui se préoccupent des conditions dans lesquelles on pourrait intervenir autrement que trop tard. La chose n'est pas encore acquise, mais une étape très importante a été franchie depuis le Kosovo et l'opération au Timor oriental.

Il était inimaginable, Mesdames et Messieurs, Messieurs les Ambassadeurs, que l'on puisse, en 1990, seulement évoquer une intervention au Kosovo. Il y a eu finalement l'intervention en Bosnie, puis l'intervention, opérée très tardivement au Kosovo, que tout le monde, aujourd'hui, trouve naturelle.

Oui, il fallait intervenir, car on n'avait plus le droit, sans provoquer de très vives réactions de la communauté internationale, de massacrer des minorités à l'intérieur des frontières d'un Etat.

Cela ne veut pas dire que la souveraineté des Etats soit remise en cause. Au contraire, cela veut dire qu'elle s'accompagnera d'un plus grand respect des droits de l'homme : c'est là un point tout à fait essentiel.

Vous me permettrez d'aborder très brièvement la question des risques. J'ai considéré que la guerre change, encore qu'elle ne change d'ailleurs pas tant que cela du point de vue des victimes, mais certaines façons d'envisager la guerre me posent quelques problèmes.

On veut des guerres sans morts, auquel cas mieux vaut ne pas faire de guerre car, en général, les guerres comportent quelques risques. Il se trouve que l'on ne veut pas les assumer et je comprends très bien, comme l'a dit Jean-Marie Guéhenno, qu'il serait assez fou d'envoyer dans une situation extraordinairement dangereuse les forces qui ont été prêtées, confiées pour accompagner des opérations de maintien de l'ordre. Il arrivera cependant un moment où il faudra quand même se poser des questions, sachant que nous assistons à une dérive très particulière. Pourra-t-on supprimer le risque ? Il me paraît un peu enfantin de le penser, d'autant que ce raisonnement s'accompagne de solutions techniques d'engagement aérien à 30 000 pieds et autres qui ne tiennent compte, ni des conditions de vie objectives, ni de la réalité, ni des exigences véritables de la protection des hommes et des femmes.

En outre, j'ai été extrêmement frappé par ce que l'on a appelé « le syndrome des Balkans » ou même « le syndrome de la guerre du Golfe ».

Non seulement, il ne faut pas de risques en termes militaires, mais il ne faut pas, non plus, de risques collatéraux. On provoque, avec des opérations militaires réussies avec zéro mort, une espèce de dérive ou, pour le moins, des réactions très irrationnelles concernant l'environnement. Que je sache, on se moquait pourtant éperdument de l'environnement que les populations elles-mêmes affrontaient sur place depuis des années.

Il y a donc là quelque chose d'un peu curieux.

On protégera les minorités, c'est le grand acquis de la fin du siècle dernier et du début de ce siècle. On le fera, le cas échéant, militairement sans grands dommages pour les armées, pourquoi pas ? Mais il sera impossible de le faire sans aucun risque car cela entraînerait des dérives et des raisonnements techniques qui s'éloigneraient beaucoup trop des réalités sur le terrain.

Pour respecter le temps qui m'est imparti, je ne parlerai pas du Kosovo qui est un exemple formidable, me réservant de répondre aux questions que vous voudrez bien me poser, si ce n'est pour dire qu'il y a de nouvelles, de très nouvelles perspectives qui y ont été tracées pour le maintien de la paix, comme d'ailleurs au Timor oriental où l'on doit, à partir de rien, reconstruire aussi une administration.

Ces missions ne font peut-être pas appel aux mêmes personnels et n'ont pas les mêmes implications. Je crois vraiment qu'il faut les considérer sous d'autres angles que les précédentes opérations de maintien de la paix.

Pour conclure, concernant la multiplicité des acteurs, je dirai que vous avez raison, Monsieur le Président du CICR, de dire qu'elle donne lieu à chaque fois à une petite guerre interne et qu'il faudra parler de la coordination : rien qu'au Kosovo, avant de prendre la moindre décision, il fallait consulter, bien sûr, M. Jean-Marie Guéhenno, bien sûr, M. Kofi Annan, bien sûr l'ONU, mais aussi le groupe de contact, le G8, le Conseil de l'Europe, l'Union européenne, l'OSCE et j'en passe.

(Applaudissements)

M. Yves Lacoste : Je remercie en votre nom M. Bernard Kouchner qui ne nous a pas parlé directement du Kosovo mais qui en a tiré toutes les leçons.

La parole est maintenant à M. David Malone qui va évoquer le thème de la prévention des conflits.

M. David Malone, Président de l'International Peace Academy : Plutôt que de vous imposer un long laïus, je crois qu'il serait plus utile de soulever quelques points qui ont déjà été mentionnés en filigrane, mais que j'aimerais mettre davantage en lumière dans notre discussion.

Tout d'abord, j'appartiens à une organisation non gouvernementale de recherche et de réflexion. Nous étudions les Nations Unies et nous voyons donc ces questions avec un peu plus de recul que certains des acteurs que nous venons d'entendre.

Plusieurs points de leurs interventions m'ont frappé, notamment, l'écart existant entre les intentions affichées par les grandes puissances et les autres et les moyens offerts par ces mêmes puissances aux Nations Unies pour les réaliser : la Sierra Leone nous en offre actuellement un exemple percutant.

La crédibilité du Conseil de sécurité a, en fait, pas mal pâti ces dernières années de la multiplication des déclarations présidentielles et des résolutions qui sont restées sans effet. La cohésion du Conseil de sécurité souffre également puisque, ces dernières années, la concertation a achoppé sur le dossier de l'Irak dans une certaine mesure, ainsi que sur le dossier du Kosovo. Nous avons parmi nous deux personnalités qui ont « sauvé les meubles » pour la communauté internationale, MM. Ahtisaari et Tchernomyrdine, mais ce n'est finalement pas grâce à la machine onusienne, ni aux débats entre Etats membres aux Nations Unies que nous avons réussi à élaborer une action politique convaincante de cette organisation.

Concernant la diminution apparente des moyens, les Américains ont peut-être raison en nous rappelant constamment qu'il est important d'utiliser efficacement ceux qui sont déjà à notre disposition pour intervenir. D'ailleurs, comme c'est le cas dans de nombreux pays, les moyens militaires et les moyens du programme d'aide de mon pays, le Canada, sont, en baisse depuis plusieurs années, ce qui l'empêche de contribuer aux Nations Unies autant qu'il souhaiterait le faire.

Pour autant cette baisse de moyens est peut-être plus apparente que réelle. En 1960, les Etats membres des Nations Unies ont pu déployer en quelques semaines 3 000 hommes au Congo.

Aujourd'hui, lorsque M. Jean-Marie Guéhenno se tourne vers les Etats membres pour leur demander quels déploiements seront possibles et dans quels délais, ils envisagent des délais de plusieurs mois et des effectifs très réduits.

Nous sommes donc confrontés à un problème de volonté d'utilisation de nos moyens.

Comme le soulignait M. Bernard Kouchner, un autre discours américain est peut-être moins heureux, d'autant que c'est un discours contagieux : celui des intérêts nationaux.

Les pays en voie de développement constatent que si les pays occidentaux déploient des forces internationales pour les Nations Unies et l'OTAN là où ils ont des intérêts - au Kosovo, en Bosnie, au Timor oriental - ils le font de moins en moins ailleurs, dans le Tiers-Monde.

Nous sommes allergiques au risque et, là aussi, il y a peut-être un phénomène typiquement américain qui joue, je veux parler de la sanctification de la vie militaire qui se trouve dotée d'une importance bien supérieure à celle de la vie civile. L'idée d'un décès militaire prend aujourd'hui des proportions tout à fait dangereuses dans la psychologie de la nation américaine, phénomène d'autant plus inquiétant que, comme je vous l'ai dit, il est contagieux : je vois qu'il commence à jouer dans mon propre pays et je pense qu'il a aussi gagné l'Europe.

Les militaires, comme le soulignait Bernard Kouchner, s'engagent pour prendre des risques, évidemment calculés, et si nous ne sommes plus, dans nos pays occidentaux, prêts à déployer des militaires pour prendre ces risques, autant faire beaucoup d'économies dans ce secteur.

Sur ce point, M. Jean-Marie Guéhenno a fait état d'un certain malaise qui règne aux Nations Unies entre les pays en voie de développement et les pays industrialisés et ce malaise, nous l'avons vu se manifester dans le débat qui a suivi la publication du rapport de M. Brahimi qui est aujourd'hui parmi nous.

Les pays en voie de développement qui jouent un grand rôle à l'Assemblée générale, même s'ils n'ont pas de droit de veto au Conseil de sécurité, ont manifesté une réelle impatience par rapport aux attitudes occidentales. La réticence des pays occidentaux à déployer des contingents au service des Nations Unies pour des missions risquées, mandatées par le Conseil de sécurité où ils sont très bien représentés, devient de plus en plus insoutenable. Nous le voyons en Sierra Leone, mais nous l'avons également observé dans d'autres cas.

Ce manque de solidarité des pays occidentaux pour des missions qu'ils ont contribué à créer est néfaste à double titre : d'abord pour des raisons opérationnelles car de nombreuses tâches ne peuvent pas être menées à bien sans la participation d'unités militaires occidentales, ensuite pour des raisons éthiques, pour des raisons de solidarité envers les Nations Unies. Je pense que nous sommes insuffisamment conscients en Occident de cette situation comme de la façon dont nous sommes vus par le Tiers-Monde. Nous sommes trop peu critiques envers nous-mêmes et peut-être trop critiques envers les autres, ce dont le Conseil de sécurité doit être plus conscient dans ses futures décisions.

Je me demande, par ailleurs, si, aux Nations Unies, nous ne sommes pas obnubilés par le nombre de troupes participant aux opérations du maintien de la paix. Il est utile de rappeler que plusieurs des opérations des Nations Unies qui ont le mieux réussi étaient finalement de petites opérations où les belligérants étaient décidés à régler leurs conflits.

Aujourd'hui, nous intervenons souvent avec beaucoup de moyens dans des conflits où les belligérants ne sont nullement convaincus de leur propre discours de pacification. Au Moyen-Orient, par exemple, nous pouvons constater que la plus petite opération des Nations Unies sur le Golan donne de bons résultats parce que la Syrie et Israël tiennent à ce qu'il en soit ainsi, mais que l'opération conduite au Sud Liban n'a jamais vraiment bien fonctionné, alors qu'elle est pourtant numériquement nettement plus importante.

Par conséquent, cette quasi-obsession de New-York et de la presse concernant le nombre de troupes déployées par les Nations Unies est peut-être un leurre dont il conviendrait, à l'avenir, de nous méfier.

A ce propos, je me réjouis de constater que le Conseil de sécurité devient plus sceptique quant aux propos des belligérants ainsi que l'a prouvé l'épisode récent du Congo. Un accord était intervenu sans que l'on constate parmi les nombreux pays et les nombreux groupes impliqués dans le conflit la moindre volonté réelle de le régler. Le Conseil de sécurité a alors tiré les conclusions de cette situation en ne déployant pas les contingents nombreux qui auraient pu être envisagés.

Je terminerai en revenant sur deux points. Au début de nos travaux, le Président Raymond Forni et M. Bernard Kouchner ont fait allusion au devoir d'ingérence. Peut-être y a-t-il un droit, voire un devoir d'ingérence, mais le grand problème c'est qu'il n'y a pas de volonté d'intervention, en particulier dans les pays occidentaux qui tiennent un discours sans manifester la moindre intention de le mettre en pratique.

Par conséquent, la question du droit ou du devoir d'ingérence restera finalement caduque et parfaitement académique aussi longtemps que dans nos différentes capitales, que dans nos différents groupes de citoyens, nous ne nous donnerons pas les moyens de nos intentions.

Pour conclure, Monsieur le Président, je préciserai que je ne veux pas viser particulièrement la France. D'abord, parce que cette dernière a un programme d'aide important qui, de plus, n'a pas diminué dans une période où la communauté internationale joue de moins en moins son rôle d'appui au développement. Ensuite, parce qu'elle soutient de façon concrète les Nations Unies, par l'implication de personnalités comme M. Jean-Marie Guéhenno et son prédécesseur, M. Bernard Miyet comme par l'excellence de sa représentation que ce soit à New-York ou à Genève. Nous avons avec nous aujourd'hui M. Jean-David Levitte qui, en sa qualité de représentant permanent de la France à l'ONU, accomplit, avec ses collègues, un travail considérable au service de l'Organisation.

Les problèmes auxquels nous sommes cependant confrontés sont beaucoup trop importants pour être réglés dans une capitale. Ils doivent être nourris d'une réflexion et d'un souci partagés qui font précisément défaut aujourd'hui.

Nous parlons de réformer les Nations unies, mais c'est plutôt dans nos capitales respectives qu'il faut engager la réflexion sur l'action de nos pays au sein de l'Organisation.

(Applaudissements)

M. Yves Lacoste : Je donne maintenant la parole à M. Koïchiro Matsuura.

M. Koïchiro Matsuura, Directeur général de l'Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture - UNESCO : Monsieur le Président de l'Assemblée Nationale, Messieurs les Présidents des Commissions, Mesdames et Messieurs les Députés, Excellences, Mesdames et Messieurs, l'intitulé sous lequel est placé ce colloque, « Pour défendre la paix, réformer l'ONU » est pour moi, vous vous en doutez, source de grande satisfaction.

Après un an passé à la tête de l'UNESCO, je mesure combien le travail que nous menons dans nos domaines de compétence que sont l'éducation, les sciences, la culture et la communication, est indispensable à l'instauration d'une paix véritable et enracinée dans l'esprit des hommes comme le suggère l'acte constitutif de l'organisation.

Comme l'ont dit les intervenants qui m'ont précédé, tenter de circonscrire les nouveaux visages de la guerre et d'en comprendre les causes requiert un effort parallèle de réflexion sur les nouveaux visages de la paix. Il est clair que la fin de la guerre froide a été synonyme, pour les États qui y étaient impliqués, d'une nouvelle ère en matière de sécurité. Un nombre impressionnant de conflits, dans leur grande majorité de caractère civil, et dont certains sont allés jusqu'au génocide, ont néanmoins continué, et continuent, à se perpétrer à l'intérieur des États, les frappant au c_ur de leur cohésion et hypothéquant bien souvent leur avenir pour de nombreuses années.

Mais la paix, elle aussi, cherche à se construire à travers des accords, des processus de réconciliation nationale ou la recherche, souvent ardue, de la vérité et de la justice.

L'UNESCO tente de mieux cerner les obstacles et les fossés qui n'ont pu être surmontés à travers la coopération internationale.

Son action s'inscrit sur le moyen et le long terme. Bien sûr, elle cherche à soulager, dans la mesure de ses moyens, les populations victimes quand le pire n'a pas pu être évité, à travers des activités de reconstruction et de consolidation de la paix là où elle est encore fragile.

Mais il est clair que son action principale et essentielle se situe dans le registre de la prévention. Son principal effort vise à nourrir par l'éducation, la science, la culture et la communication, la promotion du respect des droits humains, et partant, les racines profondes de la paix.

Je crois que l'ignorance et la pauvreté sont des maux qui affectent toutes les latitudes et portent toujours en elles les germes de violences meurtrières.

L'essor du commerce et la croissance économique bénéficient essentiellement aux plus riches et le fossé des inégalités qui les sépare des plus pauvres se creuse chaque jour davantage.

Il ne s'agit pas, ici, simplement d'inégalités de revenus mais aussi d'inégalités d'accès au savoir et au marché, aggravées, dans de très nombreux pays, par des dettes insoutenables et par une extrême pauvreté.

La dégradation de l'environnement, le fossé numérique, les fractures sociales et les discriminations, notamment envers les femmes, ou les effets dévastateurs de pandémies comme le SIDA, frappent de plein fouet les populations les plus vulnérables et risquent d'avoir à court, à moyen et à long terme des coûts sociaux et économiques énormes. Leur impact conjugué sur les populations les plus vulnérables est immense. Les Etats sont trop souvent démunis face à l'ampleur des besoins. C'est là que la communauté internationale doit intervenir pour exercer sa fonction préventive, réduire la pauvreté, offrir à chacun des 848 millions d'adultes analphabètes de par le monde et aux 110 millions d'enfants qui n'ont pas accès au système scolaire une éducation de base de qualité qui leur permette d'acquérir le minimum de connaissances et de compétences nécessaire.

Voilà à quoi l'UNESCO s'emploie chaque jour. Les engagements pris à Dakar sont, à cet égard, encourageants, mais il faut reconnaître qu'un véritable sursaut politique est nécessaire.

Nous ne pouvons pas tout attendre du secteur privé, même s'il a un grand rôle à jouer. L'aide publique au développement, qui ne cesse de diminuer, doit être substantiellement augmentée.

J'étais, il y a deux jours, à Davos où j'étais invité à intervenir dans le cadre de la task force, créée par le G8 qui s'emploie à proposer des solutions pour combler le fossé numérique. Les mêmes questions reviennent sans cesse, qu'il s'agisse de l'accès de tous à l'information ou du respect de la diversité culturelle.

Les interdépendances économiques et financières créeront-elles des liens solides entre les peuples ? Encourageront-elles le dialogue des cultures et des civilisations ? Renforceront-elles le partage du savoir ?

Il est désormais évident que si nous ne redoublons pas d'efforts, nous risquons d'assister à une fragmentation encore plus grave et d'entériner à court terme la rupture des liens les plus profonds de la cohésion sociale.

L'ampleur du défi est immense et seule la communauté internationale dans son ensemble - je veux, bien sûr, parler des organisations internationales, des Etats, mais aussi de la société civile au sens large, des individus qui la composent, des organisations qui la représentent et du secteur privé - peut le relever.

Action internationale, action nationale et action individuelle ne sauraient donc être dissociées. Il faut agir pour mieux faire comprendre aux citoyens le rôle du pays auquel ils appartiennent et le sens profond de son action à l'échelle régionale et internationale. Il faut créer la conscience des responsabilités individuelles et collectives. L'éducation - en particulier l'enseignement de l'histoire et des droits de l'homme ainsi que l'éducation civique - est au c_ur de cette prise de conscience. C'est ce à quoi l'UNESCO se consacre sans relâche.

La réflexion récemment développée par l'UNESCO, en collaboration avec onze Etats d'Europe du Sud-Ouest, sur l'imbrication des cultures et la lutte contre les stéréotypes dans les manuels d'histoire diffusés dans ces régions ainsi que le projet d'éducation à la citoyenneté qu'elle vient d'élaborer avec le gouvernement français sont des exemples de cet effort de construction d'une conscience citoyenne.

Après avoir été le chef de file de la célébration de l'année internationale de la culture de la paix, en l'an 2000, l'UNESCO se voit confier une autre responsabilité importante : la conduite de la décennie internationale de culture de paix et de non-violence pour les enfants du monde, qui s'ouvre en 2001.

Les coïncidences du calendrier font que l'année 2001 a également été proclamée « année des Nations Unies pour le dialogue entre les civilisations ». C'est en effet une conviction profonde partagée par les Nations Unies dans leur ensemble que la défense de la paix se construit dans l'esprit des hommes.

L'UNESCO ne ménagera aucun effort pour poursuivre sa mission préventive qui compte parmi les plus vastes, mais aussi les plus ingrates, tant sont encore nombreuses les preuves de son insuffisance.

L'esprit des hommes est au premier chef le siège de la liberté et de la conscience. Il nous appartient à tous, collectivement, de lui donner ses chances.

(Applaudissements)

M. Yves Lacoste : Je vous remercie, Monsieur le Directeur général de l'UNESCO, de nous avoir rappelé l'importance de l'effort d'éducation à la paix et à la citoyenneté.

En attendant l'arrivée de M. Alain Richard, j'invite ceux d'entre vous qui le souhaitent à poser des questions.

Un invité : Ma question, qui s'adresse à M. Bernard Kouchner, est la suivante : comment coordonner sur le terrain et au niveau du siège les efforts de toutes les organisations internationales concernées par les différentes dimensions d'un conflit ?

M. Bernard Kouchner : La vraie réponse, dans la mesure où les droits de l'homme s'imposent dans le champ international, est la prévention.

Bien que cela nous éloigne un peu de votre question, on pourrait aussi parler de responsabilités en matière de prévention sur les différents continents et de la coordination de ces responsabilités.

Pour répondre très précisément à votre question, je crois que l'idéal en matière d'opérations de paix, qu'il s'agisse de maintien ou d'imposition de la paix, serait une solution régionale.

Nous n'en sommes pas là. Il y a eu de bons exemples en Afrique, quelques exemples en Asie et des progrès ont été accomplis en Amérique latine. Les réponses - et M. Jean-Marie Guéhenno pourrait le dire mieux que moi - trop tardives, sont organisées, centralisées et coordonnées par les Nations Unies. J'insiste sur le rôle essentiel et nécessaire des Nations Unies même si, au Kosovo, les actions se sont déroulées dans le cadre de l'OTAN, puis avec les Nations Unies.

Dans ces conditions, les Nations Unies vont avoir, de plus en plus, à travailler, à envisager et même à préparer les interventions avec d'autres partenaires dont j'ai cité quelques-uns et qui, au Kosovo étaient extrêmement nombreux.

Leur culture, leurs traditions, leur manière de travailler, y compris leur direction opposent souvent ces organisations et il convient de dépasser toutes ces différences. C'est une difficulté supplémentaire mais nécessaire et si nous relisons bien le rapport Brahimi, nous pouvons mesurer combien la préparation, même pour ces opérations tardives, est essentielle.

Je vais vous en donner un exemple : il y avait, dans la police du Kosovo, souvent cinquante trois nations, parfois cinquante et une, parfois cinquante cinq. Envisager de maintenir le début d'un ordre public, dans une période qui était, non pas la fin du conflit, mais son prolongement par d'autres moyens, s'avérait extrêmement difficile. Il faut bien comprendre que coordonner l'action de cinquante trois nations qui ne se sont jamais rencontrées, qui ont des cultures et des traditions légales différentes, y compris en matière d'intervention de la police, est redoutablement compliqué. Pour cela, il faut fonctionner comme le font les militaires. La culture des militaires a d'ailleurs également changé et je me réjouis des opérations internationales qu'ils ont menées comme je me réjouis de cette culture véritablement nouvelle qui prévaut dans les armées.

Je crois qu'il faut faire de même avec les forces de police. Il faut que ces forces de police - comme on commence à l'envisager enfin en Europe - se rencontrent, qu'elles s'entraînent ensemble, qu'elles aient une culture commune. C'est une évolution qui se fera selon des modalités qui doivent être discutées et qui exigera un travail qui peut porter sur plusieurs années.

Cette remarque se vérifie également dans le système judiciaire.

Nous avons, avec M. Brahimi et nos amis des Nations Unies, tenu un séminaire près de New-York pour tirer des leçons des opérations conduites au Kosovo et à Timor. Nous sommes arrivés à des notions encore très imprécises, mais, venus dans un pays pour rétablir la paix et confrontés à des désordres civils, à des crimes, à des assassinats, à des actes mafieux et autres, nous avons réalisé qu'il fallait un dispositif établi au préalable avec nos partenaires.

Sans un tel dispositif nous ne réussirons jamais.

J'ajouterai que, d'une certaine manière, il faudrait des espèces de « kits de justice et d'ordre » prévus d'avance, répondant à des consignes très précises et pour une période très limitée.

Cette démarche - pardonnez-moi de le dire, M. Malone - témoigne des progrès du droit d'ingérence qui n'est pas, loin s'en faut, un concept creux.

Non seulement les choses progressent, mais elles continueront de progresser et nous saurons d'avance, pour une période très précise, comment nous agirons avec nos partenaires de la communauté internationale pour tenter d'établir un semblant ou un début d'ordre.

S'il n'y a pas de préparation et qu'entre l'OSCE, le Conseil de l'Europe, les juges envoyés par les nations, il n'y a pas de formation commune et de définition juridique préalable très claire des tâches et des conditions dans lesquelles elles sont exercées, la mission s'en trouvera compliquée.

M. Yves Lacoste : La parole est à M. Kellenberger qui veut ajouter quelques mots.

M. Jakob Kellenberger : Je voulais simplement dire que l'exigence de coordination est tout-à-fait essentielle, mais que, pour qu'une coordination soit efficace, il faut que chaque acteur ait le courage de bien définir sa responsabilité clé, sa compétence clé, non pas sur la base de ses ambitions, mais sur la base de ses expériences concrètes, de manière à faire apparaître les zones grises sur lesquelles il convient de concentrer les efforts.

M. Yves Lacoste : Une question écrite a été posée à M. David Malone qui va nous la r&eacut