N° 3460 -- ASSEMBLÉE NATIONALE CONSTITUTION DU 4 OCTOBRE 1958 ONZIÈME LÉGISLATURE Enregistré à la Présidence de l'Assemblée nationale le 12 décembre 2001. RAPPORT D'INFORMATION DÉPOSÉ en application de l'article 145 du Règlement PAR LA COMMISSION DE LA DÉFENSE NATIONALE ET DES FORCES ARMÉES (1), et présenté par MM. Paul QUILÈS et René GALY-DEJEAN et Bernard GRASSET Députés. -- (1) La composition de cette commission figure au verso de la présente page. (2) La composition de cette mission figure au verso de la présente page. Défense. La commission de la défense nationale et des forces armées est composée de : M. Paul Quilès, président ; M. Robert Gaïa, M. Jean-Claude Sandrier, M. Michel Voisin, vice-présidents ; M. Pierre Lellouche, Mme Martine Lignières-Cassou, M. Jean-Claude Viollet, secrétaires ; M. Jean-Marc Ayrault, M. Jacques Baumel, M. Jean-Louis Bernard, M. André Berthol, M. Jean-Yves Besselat, M. Bernard Birsinger, M. Loïc Bouvard, M. Jean-Pierre Braine, M. Jean Briane, M. Marcel Cabiddu, M. Antoine Carré, M. Bernard Cazeneuve, M. Guy-Michel Chauveau, M. Alain Clary, M. François Cornut-Gentille, M. Charles Cova, M. Michel Dasseux, M. Jean-Louis Debré, M. François Deluga, M. Philippe Douste-Blazy, M. Jean-Pierre Dupont, M. François Fillon, M. Christian Franqueville, M. Yves Fromion, M. Yann Galut, M. René Galy-Dejean, M. Roland Garrigues, M. Henri de Gastines, M. Bernard Grasset, M. Jacques Heuclin, M. François Hollande, M. Jean-Noël Kerdraon, M. François Lamy, M. Claude Lanfranca, M. Jean-Yves Le Drian, M. Georges Lemoine, M. François Liberti, M. Jean-Pierre Marché, M. Franck Marlin, M. Jean Marsaudon, M. Christian Martin, M. Guy Menut, M. Gilbert Meyer, M. Michel Meylan, M. Jean Michel, M. Jean-Claude Mignon, M. Charles Miossec, M. Alain Moyne-Bressand, M. Arthur Paecht, M. Jean-Claude Perez, M. Robert Poujade, M. Jean-Pierre Pujol, Mme Michèle Rivasi, M. Jean Roatta, M. Michel Sainte-Marie, M. Bernard Seux, M. Guy Teissier, M. André Vauchez, M. Émile Vernaudon, M. Aloyse Warhouver, M. Pierre-André Wiltzer. La mission d'information sur les conséquences pour la France des attentats du 11 septembre 2001 est composée de : M. Paul Quilès, président ; MM. René Galy-Dejean et Bernard Grasset, rapporteurs ; MM. Jean-Louis Debré, Roland Garrigues, François Lamy, Jean-Claude Sandrier, Guy Teissier, Michel Voisin et Aloyse Warhouver. INTRODUCTION 7 I. - UNE MENACE DE CARACTÈRE SUBVERSIF : UN DÉFI POUR LES DÉMOCRATIES 9 A. TERRORISME INTERNATIONAL OU INTERNATIONALE TERRORISTE ? 9 1. Une dérive de l'islamisme politique 10 a) Les origines 10 b) Echec ou expansionnisme ? 12 2. Une menace diffuse 13 a) Des terroristes au profil nouveau 13 b) Une organisation de type fédérative à l'implantation mondiale : le problème des réseaux dormants 16 c) Des soutiens étatiques ? 18 3. Des objectifs politiques radicaux 22 a) L'absence d'alternative à la violence : le refus de la négociation 22 b) La volonté de susciter un choc entre civilisations 23 B. DES MOYENS D'ACTION « GUERRIERS » 26 1. Une logistique militaire 26 a) L'Afghanistan et certains pays déstructurés, bases arrière des terroristes 27 b) Des sources de financement mondialisées et opaques 29 2. Le recours à une large panoplie d'armements, sans exclusive 31 a) L'emploi d'armes conventionnelles 32 b) Le détournement d'objets dans une finalité meurtrière : l'utilisation d'armements par destination 33 c) Y a-t-il un risque de recours aux armements NRBC ? 34 d) L'exploitation des failles des systèmes informatiques 38 C. DES DÉMOCRATIES EXPOSÉES 39 1. Les Etats-Unis : une cible désormais désanctuarisée 39 a) Une attaque imprévisible ? 40 b) Une démocratie en guerre : vers une remise en cause de l'American way of life ? 43 2. L'Europe : une prise de conscience plus ou moins tardive de la réalité du danger 45 a) L'Europe, terre d'accueil des islamistes 45 b) Le cas britannique 46 3. La France : un pays sensibilisé à la question du terrorisme islamiste 47 a) Les précédents de 1985-1986 et 1995-1996 48 b) Les dispositifs de lutte antiterroriste 50 II. - LA LUTTE CONTRE LE TERRORISME DE MASSE : UNE EXIGENCE FONDAMENTALE QUI DOIT MOBILISER DES MOYENS DIVERSIFIÉS 55 A. LA RIPOSTE AUX ÉVÉNENEMENTS DU 11 SEPTEMBRE 55 1. La combinaison d'interventions multiples 56 a) Un impératif : la constitution d'une large alliance politique 56 b) Un engagement militaire presque exclusivement américain 59 c) Une coopération policière et judiciaire accrue 61 d) Une concertation financière efficace ? 63 2. Les conséquences importantes de cette lutte 65 a) Des risques géopolitiques réels : l'arc de crise en Asie 66 b) Quelles implications pour l'architecture de sécurité européenne ? 70 3. Quel cadre d'intervention ? 73 a) Vers un renouveau de l'ONU ? 74 b) Les Etats-Unis ou le multilatéralisme à la carte 74 B. LA REDÉCOUVERTE DES PRINCIPES FONDATEURS DE LA DÉFENSE : GLOBALITÉ ET PERMANENCE 76 1. L'organisation générale de la défense nationale : l'ordonnance n° 59-147 du 7 janvier 1959 76 2. La dimension militaire : un élément parmi d'autres dans l'éventail des moyens de réaction 78 a) Le rôle des forces armées dans une réponse coercitive à l'encontre d'un Etat ou d'une organisation sur un territoire donné 78 b) Le dispositif de protection intérieure du territoire national : l'implication des militaires et la mise en place accélérée des réserves 85 c) Pourquoi la dissuasion nucléaire reste nécessaire 88 3. La protection civile : un objectif de sécurité intérieure et de sauvegarde des populations 90 a) Le caractère stratégique du renseignement des services de police 91 b) La prévention et l'adaptation des secours sanitaires face à la menace 92 4. La défense économique : la réduction des vulnérabilités des services de base vitaux pour le pays 95 a) Les transports 95 b) Le secteur de l'énergie 99 C. LA NÉCESSITÉ DE RÉPONSES COMPLÉMENTAIRES 100 1. Le rôle de la diplomatie, gage d'une lutte coordonnée, maîtrisée et efficace à long terme 101 a) Le nécessaire dialogue pour mettre un terme aux foyers de tensions qui confortent la stratégie des terroristes 101 b) Réformer l'ONU pour rééquilibrer le système international 104 c) L'aide au développement : une action essentielle pour combattre le terreau social du terrorisme 107 2. L'efficacité des instruments d'investigation et de sanction judiciaire, nécessité absolue 109 a) Les ajustements des législations en vigueur 109 b) L'évolution opportune de l'espace judiciaire européen 111 3. La lutte financière et bancaire, arrière-plan de la stratégie anti-terroriste 113 a) Empêcher le recyclage d'argent propre dans les actions violentes par une surveillance internationale accrue 114 b) Geler les fonds nécessaires aux terroristes 115 4. Concilier laïcité et représentativité de l'Islam en France 117 CONCLUSION 119 1. Les attentats du 11 septembre : un choc qui a des répercussions géopolitiques importantes 119 2. Les sociétés modernes face au terrorisme : la nécessité de sensibiliser les populations civiles à l'existence d'une menace pérenne 122 3. Les propositions concrètes de la mission d'information pour améliorer l'efficacité de la lutte contre le terrorisme international 123 EXAMEN EN COMMISSION 129 CONTRIBUTION PARLEMENTAIRE DE M. JEAN-CLAUDE SANDRIER, DÉPUTÉ DU CHER, AU NOM DU GROUPE COMMUNISTE 137 ANNEXE N° 1 : LISTE DES PERSONNES AUDITIONNÉES 139 ANNEXE N° 2 : NOTE DE M. JEAN-CLAUDE VIOLLET, DÉPUTÉ DE LA CHARENTE, SUR LE CONCEPT ET L'ORGANISATION DE LA SÉCURITÉ NATIONALE 141 Mesdames, Messieurs, C'est en 1914 qu'a véritablement commencé le XXème siècle. Le XXIème siècle a peut-être, lui, débuté le 11 septembre 2001. De même que le premier conflit mondial a façonné l'histoire du siècle précédent, les attentats de New York et de Washington augureraient alors d'une généralisation et d'une inscription dans la durée d'une nouvelle menace terroriste aussi violente qu'imprévisible. De fait, le 11 septembre 2001 a vu la conjonction de trois événements à proprement parler inouïs. Ce sont d'abord les attentats terroristes les plus meurtriers de l'histoire internationale. Combien de victimes ? Des données officielles encore provisoires font aujourd'hui état de 3 000 à 4 000 morts. Trois à quatre mille civils appartenant à 71 nationalités, ce qui en fait d'ailleurs l'attentat le plus important commis à ce jour. Ce sont ensuite les premiers attentats terroristes massifs commis sur le territoire des Etats-Unis et préparés à partir d'un territoire extérieur. On a parlé d'un nouveau Pearl Harbour, faisant allusion à l'effet de surprise et au nombre massif de victimes commun aux deux événements. C'est oublier que Pearl Harbour fut un acte de guerre, commis par un Etat contre un autre, et visant des forces militaires. Rien de tout cela le 11 septembre : la première puissance mondiale est attaquée sur son sol continental par un réseau, une structure qui ne connaît pas les frontières et trouve sa source à l'étranger. A cet égard, les attentats du 11 septembre ont peu à voir avec l'autre attentat massif commis sur le sol américain dans les années récentes, à Oklahoma City, par Timothy McVeigh. Surtout enfin, les victimes sont civiles, tout comme l'était l'une des cibles, le World Trade Center. Et si le Pentagone a été attaqué, ce n'est pas en tant que cible militaire, mais pour le symbole que représente la possibilité d'une attaque directe contre le c_ur du dispositif de la politique de défense américaine. Ce sont enfin les premiers attentats délibérément orchestrés comme des attentats spectacles. L'emploi de ce terme ne doit pas tromper : la mission n'entend nullement en minorer l'horreur. Tout au contraire, si le 11 septembre a autant marqué les opinions publiques, c'est précisément parce qu'en direct, deux symboles de la puissance et des valeurs américaines ont été attaqués et, pour l'un d'eux, totalement détruit. Les observateurs ont souvent relevé l'absence de revendication de ces attentats : et pour cause, le message délivré par Al Qaida tient tout entier dans les images qui ont défilé en boucle le 11 septembre. C'est un message sans parole car les terroristes d'Al Qaida ne recherchent pas le dialogue, leur seul objectif étant de montrer leur détermination implacable à lutter et à détruire les symboles de la puissance américaine et occidentale, par tous les moyens, même les plus abjects. Pour toutes ces raisons, le 11 septembre a provoqué un choc sans précédent dans l'opinion publique, choc durable et profond, dont témoigne la multiplicité des analyses, des articles et ouvrages publiés sur le sujet depuis plusieurs semaines. Beaucoup de choses ont été dites et écrites. Et pourtant les questions restent nombreuses : certes, le 11 septembre souligne l'importance de la menace liée au terrorisme islamique. Mais est-elle durable ? Quelles sont les conséquences de la chute du régime taliban, dont le soutien au réseau Al Qaida était avéré, sur la pérennité de cette menace ? Quelles relations entretient ce nouveau terrorisme avec celui dont a eu à connaître, de manière douloureuse, notre pays dans les années récentes ? Il ne suffit pas, en effet, de caractériser la menace - nouvelle, massive... -, de lui appliquer tous les superlatifs ; encore faut-il en comprendre les fondements, en analyser les moyens et les acteurs, en définir les objectifs. Car telle est la condition nécessaire à l'action : avant d'évaluer les conséquences des attentats du 11 septembre pour la France, il importe de comprendre, ou du moins de poser les vraies questions sur les événements récents. La nouveauté radicale des attentats du 11 septembre ne doit donc pas conduire à renoncer à une lecture historique du phénomène, bien au contraire : se réfugier dans une pseudo-incapacité à rendre rationnels des événements qui ne le sont apparemment pas revient à faire le jeu de ceux qui les ont provoqués, à se condamner à une lecture morale, en termes de bien et de mal. Bref, c'est s'enfermer dans une approche stérile en noir et blanc, quand la remise en perspective historique des attentats de New York et de Washington appelle au contraire à s'intéresser aux leçons d'une histoire trop souvent oubliée, toute en nuances. Ce n'est pas une tâche nécessairement facile, l'abondance d'informations n'étant pas synonyme de rigueur ou de fiabilité. La mission d'information comprend d'ailleurs que la nature souvent confidentielle des domaines traités, dans lesquels sont impliqués nos services de renseignement, justifie une grande retenue de la part des responsables du pouvoir exécutif. Elle ne peut cependant que regretter l'insuffisante association du Parlement, alors que plusieurs milliers d'hommes sont déployés sur le théâtre des opérations. Les impératifs de sécurité nationale n'excluent pas le débat démocratique, surtout à l'heure où nos concitoyens se posent de nombreuses questions sur les risques réels qu'ils encourent en vivant dans un pays qui fait manifestement partie des cibles potentielles du terrorisme international. C'est dans cet esprit que le présent rapport s'efforce d'apporter les éléments d'information et de réflexion susceptibles d'aider à ce débat. I. - UNE MENACE DE CARACTÈRE SUBVERSIF : UN DÉFI POUR LES DÉMOCRATIES La fin de la guerre froide s'est traduite par la disparition d'une menace massive et par l'éclosion de menaces diffuses, plus localisées et plus imprévisibles. Ce constat, tous les stratèges l'ont répété à l'envi au cours de la décennie qui vient de s'écouler, alors que les faits venaient conforter l'analyse et que se multipliaient les conflits locaux et régionaux à travers le monde. Ainsi, dès 1994, le Livre blanc sur la défense soulignait la « période d'incertitudes et d'instabilité » ouverte par la fin de la guerre froide. Ses auteurs ajoutaient que les nations redécouvriraient « une marge d'action et des rapports, parfois une histoire, qu'elles croyaient oubliés », à l'encontre des thèses de Francis Fukuyama sur « la fin de l'histoire » qu'aurait engendrée la victoire des principes capitalistes. Ce retour de l'histoire est patent aujourd'hui. En effet, pour comprendre le 11 septembre et dépasser le commentaire d'actualité, il est nécessaire de mettre l'événement en perspective et de convoquer tout à la fois l'histoire de l'islamisme politique, de l'Afghanistan ou encore du Pakistan ainsi que l'analyse de la politique étrangère américaine des deux dernières décennies. Les crimes commis le 11 septembre sont en effet susceptibles d'une analyse qui, elle, est tout à fait rationnelle. Non qu'il s'agisse d'excuser ou de justifier les odieux attentats de New York et de Washington, ou encore de suggérer, comme ont pu le laisser croire certains commentaires ici ou là, qu'en définitive, les victimes innocentes auraient une part de responsabilité : tout au contraire, c'est rendre hommage à leur mémoire que d'essayer d'expliquer comment et pourquoi les événements du 11 septembre ont pu se produire. La mission entend également, par ce travail d'analyse, faire des propositions susceptibles de prévenir la répétition d'un tel scénario. A cet égard, trois questions se posent : celles de l'identité, des moyens et des objectifs des auteurs des attentats du 11 septembre. En quoi s'agit-il d'un phénomène nouveau ? A-t-on à faire à un événement ponctuel ou à l'émergence d'un mouvement de fond qui ferait du terrorisme la menace majeure de la décennie à venir ? A. TERRORISME INTERNATIONAL OU INTERNATIONALE TERRORISTE ? L'enquête en cours depuis les attentats du 11 septembre 2001 fait apparaître peu à peu un nouvel acteur dans les relations internationales : l'internationale terroriste. Contrairement au terrorisme international de type classique, qui consiste à « exporter » des conflits locaux, au moyen d'attentats terroristes, sur des territoires étrangers pour sensibiliser ou faire pression sur la communauté internationale, ce nouvel acteur est totalement transnational et ne poursuit aucune cause politique nationale. Il entretient de ce fait, dans ses méthodes et dans ses principes, de nombreuses similitudes avec les grands groupes transnationaux intervenant dans le domaine économique : comme eux, il implante sa holding sur les territoires les moins coûteux, en séparant les « lieux de production » des « lieux de vente », l'objectif étant de réaliser ses objectifs. En l'occurrence, le groupe créé par Oussama Ben Laden, Al Qaida, a implanté son principal centre nerveux et stratégique en Afghanistan, où les coûts en termes de logistique et de sécurité étaient minimes, recruté là où les volontaires abondaient, commis les attentats sur les lieux les plus symboliques possible, afin de réaliser un profit maximal, en l'occurrence châtier les Etats-Unis partout où cela était possible. Quant à son implantation, elle s'apparente à celle d'entreprises franchisées, autarciques par conséquent, qui se contentent de liens minima avec la holding, dès lors que leurs objectifs ont été fixés. 1. Une dérive de l'islamisme politique Le terrorisme d'origine islamique n'est pas né le 11 septembre 2001, mais s'inscrit dans une histoire dont les origines remontent aux années 1970. Pour autant, il a acquis une dimension nouvelle depuis les attentats de New York et de Washington, en produisant les mêmes effets qu'aurait eus une agression armée contre les Etats-Unis. Aussi faut-il s'interroger sur liens qu'entretiennent ces attentats avec les précédents : s'inscrivent-ils dans l'histoire de l'islamisme politique, dont ils traduiraient une nouvelle dimension ? A-t-on affaire tout au contraire à un phénomène nouveau qui, tout en puisant ses racines dans une histoire commune à celle de l'islamisme politique, en représente une dérive ? Il ne s'agit nullement de questions théoriques : seule une compréhension précise du phénomène permettra de lutter efficacement contre les réseaux d'Al Qaida. Pour comprendre la genèse de la crise qui a éclaté au grand jour le 11 septembre 2001, il faut en revenir à deux dates charnières : 1979 et 1990. · Comme l'a expliqué, M. Antoine Basbous1, directeur de l'Observatoire des pays arabes, l'année 1979 est déterminante dans la mesure où elle est marquée par la conjonction de trois événements capitaux : - en février, elle voit l'arrivée au pouvoir de Khomeyni à Téhéran, donc la prise du pouvoir en Iran par les radicaux chiites. Le succès de la révolution islamique en Iran en 1979 marque la première victoire « militaire » d'un mouvement de cette nature sur le monde occidental : les images des otages de l'ambassade américaine influencent profondément les mouvements islamiques existants, y compris ceux qui appartiennent à la mouvance sunnite ; - l'autre événement majeur, au mois de novembre de la même année, a lieu avec la prise de la Grande Mosquée de La Mecque - lieu saint sunnite -, par Jouhaïmane Al-Outaïli. La Grande Mosquée reste entre les mains des rebelles pendant près de trois semaines. Les armées saoudiennes et jordaniennes restant impuissantes, c'est le groupe d'intervention de la gendarmerie nationale française (GIGN) qui fera sortir le groupe de Jouhaïmane des caves et des sous-sols du bâtiment ; - l'année 1979 se termine enfin, en décembre, par l'invasion de l'Afghanistan par les troupes soviétiques. Afin d'affaiblir l'empire soviétique, les Etats-Unis conçoivent alors une stratégie destinée à faire de l'Afghanistan le Vietnam de l'Union soviétique, sans perdre une seule goutte de sang américain. A cette fin, les islamistes de tout bord, pro-américains, recrutés et financés par le Pakistan et l'Arabie Saoudite, soutenus par les Etats-Unis, sont envoyés en Afghanistan pour se battre contre l'Armée rouge. On retrouve une alliance ancienne entre l'Amérique et les islamistes que Washington avait considérée comme la meilleure parade contre le marxisme athée et l'avancée du communisme dans le monde musulman. En résumé, l'année 1979 représente une date charnière, dans la mesure où c'est à ce moment que l'islamisme radical ne se contente plus de prospérer dans l'ombre des madrassas (écoles coraniques), mais se transforme en un mouvement politique, victorieux en Iran, mis en échec par les Saoudiens. L'invasion de l'Afghanistan lui permet de devenir également une force de combat. Celle-ci sera bientôt alimentée par tous les agitateurs politiques du monde arabo-musulmans, frustrés voire réprimés par des Etats autoritaires, qui n'auront de cesse de s'en débarrasser en les envoyant en Afghanistan. Telle est notamment l'option choisie par l'Arabie Saoudite, qui voit, de toute façon, d'un mauvais _il le prosélytisme d'Etat de son grand rival chiite, lui préférant la diffusion de sa propre conception rigoriste de l'islam (wahhabisme), via les réseaux d'écoles coraniques qu'elle s'emploie à financer à travers le monde entier. Avec l'expulsion des forces américaines et françaises du Liban en 1983, par le Hezbollah soutenu par l'Iran et la Syrie, et notamment la mise en scène d'attaques suicides massives, les islamistes enregistrent une deuxième victoire militaire et idéologique. Les prises d'otages consécutives dopent les mouvements radicaux et les confortent dans leur stratégie de terreur. Mais c'est avec la victoire des Afghans et des volontaires arabes et musulmans du monde entier sur l'Armée rouge que l'islamisme politique enregistre son succès militaire le plus éclatant, qu'il interprète immédiatement en termes idéologiques. Les moudjahidines, que l'on appelait alors en Occident les symboles de la liberté, les combattants de la liberté, se disent en effet que, s'ils ont été capables de défaire l'Armée rouge, a fortiori, ils seraient capables de défaire les gouvernements qui ne respectent pas la Charia, la loi islamique. Forts de leur expérience afghane et de cette conviction, ces hommes retournent alors dans leur pays d'origine - en Algérie, en Egypte et ailleurs - pour tenter de renverser leurs gouvernements. · L'année 1990 représente l'autre date charnière dans l'histoire de l'islamisme politique. Saddam Hussein décide brutalement d'envahir le Koweït. Les Etats-Unis, ne pouvant laisser le dirigeant irakien contrôler, en plus du pétrole irakien, le pétrole du Koweït, et menacer par là-même l'Arabie Saoudite, leur vieil allié, militairement aussi bien qu'économiquement, mettent en place une coalition comprenant des Arabes et des Musulmans, afin que la riposte n'apparaisse pas comme une agression chrétienne contre un pays musulman. Pour rallier les Arabes, Washington promet alors de créer un Etat palestinien aussitôt la guerre terminée. Les Arabes prennent très au sérieux cet engagement fermement mis en avant. Par ailleurs, pour rallier la coalition, la Syrie exige le droit d'intervenir au Liban contre les forces du Général Aoun. Le feu vert lui est donné. Quant à l'Egypte, la remise de la moitié de sa dette extérieure La guerre du Golfe ajoute par conséquent un nouveau paramètre dans l'équation de l'islamisme politique : à la dimension fondamentaliste vient s'ajouter un sentiment anti-américain, qui va s'accroître tout au long des années 1990. Né de ce que les islamistes radicaux considèrent comme une trahison de la part du commandeur des croyants que le roi Fahd prétend être, à savoir l'acceptation de l'installation des Etats-Unis dans les lieux saints, il se nourrit en outre de l'échec des Etats-Unis à trouver une solution au problème israélo-palestinien et des conséquences dramatiques de la politique américaine en Irak, l'embargo conduisant à la mort de dizaines de milliers de civils, et notamment des plus faibles. Au cours des années 1990, la montée en puissance de l'antiaméricanisme ira de pair avec une exacerbation de la violence des groupes islamistes, qui les coupe de leur base sociale et les marginaliser petit à petit. Les classes moyennes pieuses, qui formaient, avec la jeunesse urbaine pauvre, le terreau de l'islamisme politique, refusent la radicalisation. C'est en ce sens que les plus éminents islamologues comme M. Gilles Kepel ou M. Olivier Roy, ont pu parler d'un échec de l'islam politique : dans sa stratégie de renversement de gouvernements nationalistes issus de la décolonisation et d'installation au pouvoir de régimes fondamentalistes, l'islamisme politique a bel et bien échoué. Pour certains pays européens, et notamment la France, et pour les Etats-Unis, les conséquences de l'émergence de l'islamisme politique n'en sont pas moins réelles : si l'islam radical a échoué dans ses projets politiques, il se développe en tant que mouvement terroriste, à telle enseigne que, dans un pays comme la France, le terrorisme est considéré comme la menace non militaire prioritaire. Au sein de cette mouvance ultra-violente de l'islamisme terroriste, l'organisation créée par Ben Laden va se révéler la plus dangereuse, bénéficiant de l'expérience et de la fortune de son meneur. Fort de son passé de combattant contre l'Armée rouge, fort de la doctrine wahhabite qui interdit la présence des Chrétiens et des Juifs sur tout le territoire de l'Arabie Saoudite, Ben Laden renforce son organisation. Si Al Qaida est créée dès 1988, c'est dans le contexte de radicalisation des années 1990 que cette structure forge sa doctrine, à partir de 1996. Le nom d'Al Qaida se réfère au mot arabe signifiant « la base » : il s'agissait en l'occurrence de la base de données sur laquelle étaient enregistrés tous les moudjahidines venus de tout le monde arabo-musulman combattre en Afghanistan. Al Qaida désigne en fait deux réalités : la base logistique principale existant en Afghanistan, aujourd'hui largement détruite par l'opération américaine et les bases secondaires ; les réseaux, autonomes par rapport à ce noyau central et originel, dispersés à travers le monde. En 1998, Ben Laden et ses adjoints ordonnent l'assassinat des Chrétiens américains et des Juifs où qu'ils se trouvent. Ben Laden ordonne ainsi de chasser d'Arabie l'armée américaine, de chasser les Juifs de Jérusalem - le troisième lieu saint de l'Islam - et de supprimer les vexations et l'embargo contre l'Irak. Ainsi, au-delà même de la problématique de l'échec de l'islam politique, la machine de guerre islamique est, elle, bel et bien lancée contre les Etats-Unis avant tout, et leurs alliés incidemment. L'attentat contre le World Trade Center, en février 1993, qui fait six morts et un millier de blessés, a été la première opération terroriste menée sur le territoire américain. Cet attentat devait provoquer l'effondrement d'une tour sur l'autre, mais le camion piégé, mal placé, n'a pas fait céder la base des tours. A Ryad, un deuxième attentat contre une petite garnison d'entraîneurs de la garde nationale saoudienne, fait six victimes américaines. En juin 1996, un attentat contre la base militaire de Darran fait dix-neuf victimes parmi les militaires américains et un millier de blessés. L'année 1998 verra la double explosion des ambassades américaines à Nairobi et Dar Es-Salam. En 2000, c'est un bâtiment militaire américain de passage à Aden qui fait l'objet d'un attentat. Enfin, au moment de la fête du millénaire, la police américaine intercepte au Canada un Algérien à bord d'un véhicule chargé de 50 kilos d'explosifs destinés à provoquer une explosion sur l'aéroport de Los Angeles. Si l'enquête sur Al Qaida n'en est sans doute encore qu'à ses débuts, les éléments recueillis aujourd'hui par les polices du monde entier font apparaître un certain nombre de caractéristiques qui donnent à cette organisation un caractère tout à fait nouveau. Le schéma d'Al Qaida échappe aux critères habituels, ce qui rend la neutralisation de ses réseaux d'autant plus complexe. a) Des terroristes au profil nouveau L'un des éléments les plus frappants révélés par l'enquête sur les attentats du 11 septembre concerne le profil des terroristes membres des réseaux d'Al Qaida. Non seulement les chefs des réseaux mais, fait nouveau, les exécutants eux-mêmes appartiennent à des milieux éduqués, souvent aisés, voire extrêmement fortunés. A cet égard, le parcours d'Oussama Ben Laden mérite une analyse particulière. Les événements survenus aux Etats-Unis le 11 septembre 2001 ont donné une lisibilité, une visibilité et une portée inouïes au combat déjà ancien du « Front international islamique pour le Djihad ». Or, à la tête de cette organisation proclamée héritière des luttes religieuses ancestrales, Oussama Ben Laden a profondément renouvelé le genre grâce à sa fortune personnelle et à l'assise internationale que lui offre depuis 1988 son propre réseau terroriste, Al Qaida. Comment un Saoudien appartenant à la bourgeoisie opulente est-il devenu le symbole d'une violence aveugle et inouïe ?
Ben Laden n'est ni un prophète ni le ciment d'un monde arabe en quête d'un nouveau raïs. Jusqu'en 1990, c'est un Musulman qui combat le communisme par conviction religieuse, n'hésitant pas à se faire, au nom de cette cause, l'instrument des Etats-Unis, quand bien même ceux-ci sont qualifiés de « grand Satan » par l'Iran chiite. A cet égard, Ben Laden l'anti-soviétique est sans doute en partie une création américaine. Après la guerre du Golfe, c'est un milliardaire saoudien, qui se coupe des siens, qui met les moyens financiers dont il a hérité par ses origines familiales au service d'une cause politique et religieuse : chasser les Etats-Unis des lieux saints musulmans, dans lesquels ils stationnent depuis 1990, à la suite de la guerre du Golfe. La constante qui ressort du parcours de Ben Laden concerne son engagement religieux viscéral, obsessionnel, qui le conduit à faire de sa vie non pas tant un combat pour sa foi, qu'un combat contre l'hérétique, qu'il s'agisse du Musulman modéré, du guide des croyants qui pactise avec l'Américain, autre hérétique, du Chrétien ou du Juif. Sur ce dernier point, il est intéressant de constater que Ben Laden n'a jamais fait d'Israël l'ennemi prioritaire, contrairement à de nombreux autres mouvements islamistes radicaux. Le fait qu'il ait toujours combattu contre un ennemi et jamais pour une cause explique également son désintérêt pour la question palestinienne, contrairement à ce que pourraient laisser penser ses déclarations récentes du 7 octobre, qui relèvent en réalité d'un pur opportunisme. Tout aussi intéressants sont les destins individuels des personnes soupçonnées d'être les têtes de pont des réseaux Al Qaida en Europe. Dans tous les cas, il s'agit d'individus totalement immergés dans la vie économique et sociale de leur pays de résidence, dont ils ont souvent la nationalité, et qui ont un niveau d'éducation élevé. Pour prendre un seul exemple, le FBI s'intéresse ainsi à un riche commerçant d'origine syrienne vivant les quartiers aisés de Hambourg, en Allemagne. Ce détaillant en électronique, arrêté puis relâché par la police allemande - au grand dam du FBI - est notamment soupçonné d'avoir financé les cours de pilotage du commando de Mohammed Atta, l'un des kamikazes du 11 septembre et, plus largement, d'être l'un des relais financiers d'Al Qaida en Europe. Nous sommes ici très loin du terroriste peu éduqué, en marge de la société, du type de Khaled Kelkal, le responsable des actions terroristes menées en France en 1995 et 1996. Nous avons par conséquent désormais à faire à une nouvelle génération de terroristes. Comme l'a souligné M. Olivier Roy, directeur de recherches au CNRS2, il faut distinguer deux générations au sein des combattants de la légion islamique qui fournissent les réseaux d'Al Qaida. La première génération, celle de Ben Laden, est apparue dans les années 1980, dans un schéma qui a été pensé et conçu par les services secrets pakistanais, l'ISI (Inter Services Intelligence). Cette première génération est composée d'hommes tels que Ayman Al Zahawiri, chef du mouvement du djihad islamique égyptien, ou Khattab, le Saoudien - ou Jordanien - qui combat aujourd'hui les Russes aux côtés des Tchétchènes, à savoir de véritables militants qui se sont joints à la légion par conviction. Ils ont ainsi tissé des liens d'anciens combattants et disposent tous d'antennes dans leur pays d'origine. « Nous avons donc là une espèce de confrérie d'anciens combattants qui n'est pas très structurée, car tout fonctionne à partir des liens personnels. C'est la raison pour laquelle ils sont difficilement repérables. Cette première génération est impliquée dans les attentats de 1993 et dans les attaques contre les Américains en Somalie. » Depuis 1995, nous assistons à l'apparition d'une nouvelle génération. Il s'agit, en général, de jeunes recrutés en Occident, qui ont suivi des études, qui ont une carrière occidentale, voire une citoyenneté occidentale. D'après M. Olivier Roy3, il semblerait d'ailleurs que les dernières recrues proviennent de milieux sociaux plus élevés que les premières. Ces jeunes gens sont recrutés une conversion personnelle. Dans la grande majorité des cas, ces jeunes mènent une vie normale, sont intégrés, mais, après une crise mystique ou une rencontre, ils décident de revenir au « vrai islam ». Ils rompent alors avec leur famille - mais pas violemment -, partent à l'étranger, fréquentent une petite mosquée connue pour être plus radicale, et c'est là qu'ils rencontrent un ancien d'Afghanistan. Jusqu'aux événements du 11 septembre, ils partaient en Afghanistan où ils étaient sélectionnés par l'organisation de Ben Laden. Une partie était envoyée dans l'infanterie combattre les hommes du commandant Massoud, tandis que les plus compétents, après une formation de six mois, étaient renvoyés en Occident avec des objectifs occidentaux. Dernière caractéristique de cette génération de combattants, révélée par les enquêtes en cours : ils sembleraient qu'ils ont une période dormante beaucoup plus longue que ce que l'on pensait, qui peut aller jusqu'à trois ou quatre ans. b) Une organisation de type fédérative à l'implantation mondiale : le problème des réseaux dormants A bien des égards, l'organisation mise en place par Ben Laden ressortit du vieux rêve panislamique, sauf qu'à défaut d'être poursuivi dans un cadre étatique, il l'est dans le cadre de réseaux terroristes dont l'objectif n'est nullement d'_uvrer pour le bien des populations musulmanes, mais seulement de détruire un adversaire, quitte à se détruire soi-même. En cela, Ben Laden n'est pas un nouveau raïs, mais seulement un gourou charismatique et un criminel fanatique. Il est très difficile de fournir une estimation du potentiel humain que représente Al Qaida. Selon un service de renseignement arabe (cité par le centre d'études de non-prolifération de Monterey), l'organisation représentait, avant les bombardements sur l'Afghanistan, 2 830 personnes, dont 594 Egyptiens, 410 Jordaniens, 291 Yéménites, 255 Irakiens, 162 Syriens, 177 Algériens, 111 Soudanais, 63 Tunisiens, 53 Marocains et 32 Palestiniens. Ces chiffres sont surtout intéressants par la proportion qu'ils donnent entre certains des pays représentés dans le réseau ; mais il est douteux que qui que ce soit, y compris même Ben Laden, dispose du nombre exact de membres, du fait du caractère décentralisé, voire « franchisé », du réseau. Ces chiffres pourraient en outre être sous-estimés dans la mesure où un certain nombre moudjahidines non-afghans sont membres du réseau, mais condamnés en quelque sorte à rester en Afghanistan, étant persona non grata dans leur pays d'origine. Au total, d'après les informations données par M. Alain Richard4, entre 5 000 et 20 000 combattants seraient passés par les quelque 12 camps d'entraînement dont disposait Al Qaida en Afghanistan, avant les bombardements. Où vivent aujourd'hui ces combattants de la légion islamique ? L'Europe semble aujourd'hui particulièrement touchée par le phénomène, l'implantation de ces réseaux au Moyen-Orient étant l'une des interrogations actuelles des spécialistes. D'après les services de renseignement occidentaux, Al Qaida dispose sur le continent européen d'un millier de combattants, des « Arabes afghans » passés par les camps d'entraînement d'Al Qaida en Afghanistan. Le noyau dur des réseaux présents en Europe compterait quelques centaines d'hommes, souvent anciens combattants de Bosnie ou de Tchétchénie, dont une minorité serait prête à passer à l'action kamikaze. La difficulté vient de ce que ces « agents dormants » sont parfaitement intégrés dans la vie sociale et économique des lieux où ils vivent et que, comme l'ont montré les attentats de New York et de Washington, ils ont une remarquable capacité d'attente, sans que leur détermination en pâtisse pour autant. Notamment, pour la plupart d'entre eux, ils ne recourent pas aux activités délictuelles pour financer leurs actions, à la différence des réseaux connus. Pour certains, ils appliquent même les lois avec un zèle extrême : pour l'anecdote, rappelons que les trois kamikazes du 11 septembre étaient inscrits à l'université de Hambourg et qu'ils se sont fait remarquer parce qu'ils étaient les seuls étudiants du campus à payer toutes leurs factures à l'heure, y compris la redevance télévisuelle... En règle générale cependant, l'absence totale de lien entre délinquance et terrorisme rend la détection impossible dans de nombreux pays qui identifiaient précisément les réseaux terroristes par des activités criminelles ou délictuelles de type classique. Tel n'a jamais été le cas en France, où les services de police et de renseignement considèrent le terrorisme en lui-même. Ce qui complique également leur détection, c'est le type d'organisation des réseaux d'Al Qaida : il ne s'agit vraisemblablement pas d'un organisme centralisé, les réseaux fonctionnant au contraire comme des fédérations autonomes, des « franchises », pour reprendre le terme employé par les chercheurs de la fondation pour la recherche stratégique. On objectera toutefois que, s'agissant des attentats du 11 septembre, seule une gestion centralisée des attaques a pu en permettre la coordination. La réactivation d'un lien vertical hiérarchique n'apparaît en réalité que par intermittence et de manière ad hoc. En outre, si c'est bel et bien l'état-major d'Al Qaida qui effectue le choix des cibles d'attentats, celui-ci a lieu au moins un an à l'avance. Les cellules fonctionnent ensuite de manière autarcique. Par conséquent, la structure d'Al Qaida est d'abord horizontale. Faut-il d'ailleurs parler de « structure », tant les cellules semblent en réalité totalement étanches entre elles et sont seulement juxtaposées ? Le schéma d'Al Qaida échappe donc aux critères habituels, à tel point que les services de renseignement occidentaux auraient renoncé, au moins temporairement, à en dessiner un organigramme. Le fait que cette structure franchisée applique un principe de spécialisation par pays a pu faire croire à l'existence de liens horizontaux entre les cellules. Il n'en est rien en réalité, le partage des rôles observé relevant davantage du pragmatisme que de l'application systématique de schémas préexistants. Ainsi, en Europe, Al Qaida disposerait d'une quinzaine de responsables des différents aspects logistiques, répartis par pays. L'Italie serait utilisée pour la fourniture de faux papiers (permis de séjour, passeports falsifiés...) ; en Espagne, la contrebande permettrait de lever des fonds rapidement. La France jouerait le rôle de filière de recrutement, Londres étant, quant à elle, la capitale financière et idéologique. Dans le cas des attentats du 11 septembre, c'est l'Allemagne qui aurait servi de base arrière. La notion de réseau dormant rend par ailleurs difficile l'appréciation du rôle des cellules existantes. Ainsi, entre le 11 septembre et à la fin du mois de novembre 2001, six cellules d'Al Qaida ont été démantelées en Europe et une centaine d'islamistes interpellés. Pour autant, aucun de ces réseaux n'était prêt à commettre d'attentat à court terme. D'où la difficulté pour les enquêteurs de reconstituer un organigramme cohérent. Sans doute l'expérience des polices européennes sur les réseaux afghans est-elle encore limitée ; de même également, dans le cas français par exemple, les policiers et les services de renseignement ont tendance à projeter des schémas préexistants sur ce phénomène nouveau. Dans ce dernier cas, l'expérience acquise sur les réseaux algériens n'en est pas moins un atout, d'autant qu'Al Qaida fédère en réalité un certain nombre de groupes préexistants, y compris de la mouvance algérienne. On y retrouve par exemple le Djihad égyptien et le groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC). Ce groupe dissident du GIA a été créé en 1998 par l'émir algérien Hassan Hattab, qui accusait le GIA de tuer des civils et d'être infiltré par les services algériens. Il a rejoint Al Qaida quand les Américains ont massivement investi dans le pétrole en Algérie. Entre ces groupes, il n'existe pas de hiérarchie semblable à celle d'une organisation militaire. Seul un état-major religieux, constitué par un conseil d'oulémas composé d'imams originaires du Golfe ou du Proche-Orient, se serait regroupé en Afghanistan autour de Ben Laden. En affirmant leur volonté de lutter aussi bien contre les réseaux terroristes que contre les Etats qui les soutenaient, les Etats-Unis ont défini des buts de guerre relativement flous, condition d'ailleurs nécessaire à la constitution d'une large alliance. En effet, au-delà du rôle avéré et incontesté joué par l'Afghanistan dans la création et le fonctionnement des réseaux d'Al Qaida, qu'en est-il du rôle éventuel d'autres Etats ? Comment les Etats-Unis définissent-ils la notion de soutien et considèrent-ils que la résolution n° 1368 votée le 12 septembre 2001 par le Conseil de sécurité, qui leur reconnaît le droit de légitime défense prévu par l'article 51 de la Charte des Nations Unies, vaut autorisation de frapper tous les Etats dont ils considèrent qu'ils soutiennent le terrorisme ? · L'Afghanistan Le soutien apporté par l'Afghanistan à l'organisation responsable des attentats du 11 septembre est avéré et justifie la riposte militaire menée par les Etats-Unis depuis le 7 octobre 2001. Comme l'a expliqué M. Olivier Roy5, la radicalisation actuelle de l'Afghanistan est une conséquence de la guerre de résistance menée contre les Soviétiques, ce pays, en conflit depuis 22 ans, étant toujours dans une logique de guerre. C'est à la faveur de la guerre civile qui a suivi le retrait soviétique que les Taliban prennent le pouvoir en 1996. Si des mouvements, tels que le Hezb-e-Islami ou le Jamiyat-e-Islami, auquel appartenait Massoud, sont dans la tradition des grands mouvements islamistes du Moyen-Orient - les Frères Musulmans, le FIS, etc - et ont suivi en cela pour la plupart l'évolution de la majorité des partis islamistes, devenus beaucoup plus nationalistes, voire ethniques, qu'islamistes, le phénomène des Taliban est, quant à lui, un phénomène très particulier. Alors que le parti du commandant Massoud avait officiellement renoncé à l'idée d'Etat islamiste dès 1987 et que, pour les mouvements issus de la résistance afghane, la question de l'Islam était devenue moins dominante, les Taliban ont instauré l'un des régimes les plus fondamentalistes qui soient. C'est à partir de 1994 en effet, avec l'aide des Pakistanais et des écoles religieuses auxquelles ils étaient affiliés, que ces étudiants en religion se transforment en mouvement militaro-politique. Jusqu'à cette date, les Taliban n'incarnaient rien d'exceptionnel ; il s'agissait d'étudiants recrutés très jeunes, vivant dans une ambiance d'hommes et qui avaient été coupés, par la guerre, de la société civile. Leur radicalisation est venue non seulement de la guerre, mais également de l'influence saoudienne dans les réseaux d'enseignement. Les Saoudiens ont, en effet, massivement financé les réseaux d'enseignement dans les années 1980 - dans le monde entier - et l'on a assisté à une « wahhabisation » de l'enseignement islamique, les Saoudiens ayant mis l'accent sur ce qu'il y a de commun entre le wahhabisme saoudien et les autres écoles de l'islam : une lecture très « scripturaliste » du Coran, un anti-féminisme très marqué et un refus des valeurs occidentales. En termes politiques toutefois, les Taliban, tout comme les Saoudiens, ne sont pas, à la base, des anti-occidentaux, même s'ils insistent sur la mise en _uvre de la Charia, la clé de toute société islamique ; ils étaient même très pro-occidentaux, soutenus par les Américains. M. Olivier Roy a d'ailleurs estimé sur ce point que l'on avait « ces derniers temps, exagéré l'influence des Américains ; les Américains n'ont pas inventé les Taliban, ils les ont "achetés" aux Pakistanais en 1994. En effet, ces derniers leur ont présenté les Taliban comme un mouvement fondamentaliste Le choix de l'Afghanistan comme base arrière principale par Al Qaida ne doit rien au hasard : au-delà même des circonstances historiques et des liens idéologiques avec le pouvoir taliban qui ont conduit à la présence et à l'installation de ces combattants arabes venus du monde entier, l'organisation terroriste a profité d'un cadre géographique tout à fait exceptionnel. D'une part, le réseau d'insfrastructures souterraines construits à Tora-Bora à la fin des années 1980, avec l'appui du Pakistan, offrait un refuge sans pareil. D'autre part, les zones tribales pachtounes (tribal areas) situées dans la zone grise entre l'Afghanistan et le Pakistan représentent la plus vaste zone de non-droit au monde. Comme l'a expliqué devant la mission, M. Michael Barry,6 chercheur à l'Institut d'études iraniennes de la Sorbonne, il s'agit là encore d'un héritage historique : c'est en 1893 que les Britanniques, pour acheter la paix dans cette zone traditionnellement difficilement contrôlable par quelque pouvoir que ce soit et afin de « tenir » trois routes stratégiques, accordent aux tribus de la partie actuellement pakistanaise un statut d'autonomie totale (absence d'impôt, de police...). Le même « statut » a dû en conséquence être étendu à la partie afghane de la zone. Aubaine pour le traitement du pavot, cette région est aujourd'hui une zone de repli des membres d'Al Qaida. La riposte américaine ne vise donc pas le régime taliban en tant que tel, mais en raison du soutien actif qu'il a accordé aux terroristes qui ont frappé les Etats-Unis le 11 septembre dernier. La radicalisation des Taliban vers le terrorisme est tout à fait récente : d'après M. Olivier Roy7, elle date de 1999-2000 et résulte de l'influence de ceux que les Afghans appellent les « Arabes » et que les islamologues appellent les « internationalistes » ou la « légion islamique », sanctuarisée en Afghanistan, mais fonctionnant essentiellement à destination de l'Occident. La question qui se pose désormais est celle de la viabilité d'Al Qaida : c'est en Afghanistan que l'organisation est née, s'est développée et que ses membres s'entraînaient ; c'est en Afghanistan encore qu'ils rencontraient les dirigeants du réseau et recevaient les ordres concernant les cibles. Maintenant que les infrastructures du réseau sont détruites, que le régime taliban s'est effondré, Al Qaida peut-il survivre ? Que des ramifications multiples du réseau continuent d'exister certes, mais une opération de l'envergure de celle perpétrée le 11 septembre aux Etats-Unis était-elle possible sans l'existence d'une base arrière et d'un refuge tels que l'Afghanistan ? Comme il a été montré précédemment, Al Qaida n'est certes pas une organisation centralisée, mais, dans le cas du 11 septembre, la coordination avec l'assassinat du commandant Massoud sur le terrain, quelques jours avant les attentats, montre que l'ordre est venu d'un centre suffisamment organisé pour être en mesure d'actionner quatre cellules différentes. Sans aucun doute les frappes sur l'Afghanistan ont-elles contribué à désorganiser la tête de l'organisation. Mais les services de renseignement estiment que les réseaux européens ont acquis suffisamment d'autonomie pour passer à l'action sans avoir besoin d'ordre du centre névralgique du réseau. D'autant plus que, si des opérations sont prévues, les cibles doivent avoir été désignées depuis longtemps. Au-delà de l'Afghanistan, dont le rôle est unique, existe-t-il d'autres pays qui soutiennent, même indirectement les réseaux terroristes d'Al Qaida ? · L'Irak L'Irak est à ce jour le pays le plus souvent cité par les Etats-Unis, qui arguent de liens entre la mouvance Al Qaida et les dirigeants irakiens. Il semblerait notamment qu'un des responsables du réseau terroriste soit entré en contact avec des Irakiens pour se procurer des armes de destruction massive. La mission ne dispose pas de preuve susceptible d'étayer ou d'infirmer les soupçons des Etats-Unis. Elle s'interroge en revanche sur la nature des motivations américaines en la matière, notamment après que le Président Bush a singulièrement élargi les buts de guerre américains en déclarant que les Etats-Unis lutteraient également contre les Etats mettant en danger leurs voisins par une politique de prolifération des armes de destruction massive. L'équipe en place à Washington est composée d'un certain nombre de responsables déjà en poste au moment de la guerre du Golfe, qui considèrent qu'il faut clore la question irakienne. Il faut également rappeler que l'Irak est potentiellement un rival de l'allié traditionnel des Etats-Unis dans la région, l'Arabie Saoudite, du fait de réserves pétrolières dont le niveau serait identique à celles du royaume des Saoud. La mission estime que les Etats-Unis compromettraient gravement la pérennité de la « coalition », fragile et informe, constituée au lendemain du 11 septembre, en profitant de la lutte nécessaire et légitime contre le terrorisme pour chasser ceux qu'ils considèrent comme les « voyous » de la communauté internationale. En bref, le cas irakien, dont la mission ne sous-estime pas la gravité, ne saurait être traité comme un problème technique, susceptible d'être résolu par une intervention militaire, mais seulement dans une perspective politique qui fait cruellement défaut à ce jour et explique le blocage de la situation depuis plusieurs années. · Le Pakistan Le Pakistan n'a jamais figuré dans la liste des organisations et Etats terroristes établie par le département d'Etat américain, même au point le plus bas des relations entre les deux pays. Il est vrai que, stricto sensu, le Pakistan n'a jamais soutenu de mouvements terroristes anti-américains. Il a distribué les armes et les moyens financiers aux moudjahidines d'Afghanistan, dont un certain nombre sont ensuite devenus les relais, les chevilles ouvrières ou de simples membres de réseaux terroristes à travers le monde ; mais il l'a fait en concertation et grâce à l'aide généreuse et sans état d'âme des Etats-Unis et de l'Arabie Saoudite. Il a été l'un des rares Etats, avec les Emirats Arabes Unis et l'Arabie Saoudite, à reconnaître le régime taliban, qui a, en toute connaissance de cause, laissé les réseaux terroristes d'Al Qaida, et plus largement les mouvements terroristes islamiques les plus radicaux, utiliser l'Afghanistan comme base arrière logistique et d'entraînement. Le Pakistan a sans aucun doute joué un jeu dangereux, obnubilé par des considérations internes, liées à la recherche d'une profondeur stratégique par rapport à l'Inde et au problème du Cachemire, sous-estimant de ce fait volontairement les activités anti-américaines de ces mouvements. · L'Arabie saoudite Le rôle de l'Arabie Saoudite à l'égard du terrorisme islamique international fait partie des tabous. Nul n'ignore que c'est le centre idéologique et l'un des épicentres financiers de la nébuleuse Al Qaida. Il convient certes en la matière de distinguer entre l'appareil étatique et la société saoudienne. S'agissant de l'apport idéologique, il résulte de la politique étatique elle-même : la doctrine wahhabite, qui est celle des islamistes les plus radicaux des pays arabes et musulmans, est également et avant tout la doctrine officielle de l'Arabie. Les Saoudiens se donnent en effet comme vocation et comme mission la propagation de la foi selon les principes wahhabites, par le biais d'écoles coraniques, de centres islamiques, de télévisions qui portent cette foi aux immigrés musulmans. Pour ce qui concerne les financements, à partir de 1990, l'Etat saoudien a arrêté de financer les islamistes, après avoir découvert qu'ils se rangeaient du côté de Saddam Hussein. Mais la société saoudienne, toujours habituée et sollicitée pour verser l'argent de la Zakat, qui constitue, rappelons-le, l'une des cinq obligations de l'islam, a continué son financement. Par conséquent, comme l'a expliqué M. Antoine Basbous8, « Ben Laden est financé à 95 % par de l'argent frais qui vient de l'Arabie et du Golfe. » · Les autres pays La présente liste n'est pas exhaustive. A cet égard, la mission s'est interrogée sur le statut à accorder à la Somalie, au Soudan et au Yémen, trois pays inscrits, semble-t-il, sur la liste de ceux que les Etats-Unis considèrent comme des soutiens d'Al Qaida. Qu'ils jouent le rôle de base arrière, cela ne fait pas de doute et c'est à ce titre que la mission les évoque dans un développement ultérieur. Peut-on, en effet, parler de soutien étatique de la part de pays dont les structures étatiques sont inexistantes ou, lorsqu'elles existent, d'une extrême faiblesse, au contraire de la situation qui prévaut en Irak ou au Pakistan ? 3. Des objectifs politiques radicaux a) L'absence d'alternative à la violence : le refus de la négociation Ce qui restera du 11 septembre dans la mémoire collective, ce sont les images des avions se précipitant contre les tours du World Trade Center, les images de personnes sautant dans le vide, prises au piège dans les immeubles en feu, les images des Twins s'écroulant et du nuage qui s'en est suivi. Des images d'autant plus marquantes qu'elles ont été diffusées en direct et en boucle. Au-delà même de leur caractère spectaculaire, la puissance de ces images vient du fait qu'elles représentent le seul message envoyé par Al Qaida. En plus des images, et en dépit de toutes les explications historiques, politiques évoquées précédemment, chacun reste frappé par le déchaînement de violence du 11 septembre ou plutôt par la rigueur très scientifique et professionnelle que les terroristes ont mise au service de cette violence inouïe. Comme l'ont noté en effet tous les experts, l'action concertée de destruction collective menée le 11 septembre suppose un degré de planification et d'organisation, une connexion des réseaux, une logistique et un degré d'anticipation qui excluent toute improvisation et exigent plusieurs mois de préparation minutieuse. A la différence de mouvements islamistes poursuivant un objectif politique précis, Al Qaida ne revendique pas ses crimes : ni groupe politique désireux de se poser en alternative au pouvoir existant, ni même branche clandestine d'un parti officiel, cette organisation se conçoit exclusivement comme un groupe radical ultra-violent aux objectifs religieux, voire apocalyptiques. A cet égard, comme l'a souligné devant la mission M. Bruno Etienne, professeur à l'université d'Aix-en-Provence9, les groupes qui se situent dans la nébuleuse d'Al Qaida ont bien davantage à voir avec une mouvance « ummiste » qu'avec les groupes islamiques politiques. Alors que ces derniers s'inscrivent dans une problématique nationale classique, à l'instar du GIA ou du Hamas palestinien, par exemple, les groupes ummistes relèvent d'un schéma nouveau, transnational, dont les trois principes sont la restauration du khalifat, l'abolition des frontières et la négation de l'Etat. Dans leur perspective, le royaume de Dieu n'étant pas advenu, il faut détruire ce qui, dans le monde, y fait obstacle, voire le monde lui-même. C'est en vertu de ce raisonnement apocalyptique que le penseur, et le personnage-clé, d'Al Qaida, l'Egyptien Ayman Al Zahawiri, poursuit de sa vindicte l'Arabie Saoudite et les Etats-Unis. Il ne peut exister par conséquent aucun espace de négociation : dans l'esprit de personnes qui nient toute légitimité à des autorités étatiques, la seule loi ne pouvant être que d'émanation divine, la possibilité même d'un dialogue n'a pas de sens. Le but est de frapper des cibles symboliques, qui parlent d'elles-mêmes, le recours à des kamikazes étant d'ailleurs en soi symbolique puisqu'il signifie que la guerre menée par les terroristes vise la destruction mais en aucun cas la négociation. La destruction du World Trade Center était une fin en soi, et non un vecteur ou le relais d'un message politique. b) La volonté de susciter un choc entre civilisations Au soir du 7 octobre 2001, alors que les Etats-Unis commençaient leur campagne de bombardements sur l'Afghanistan, Oussama Ben Laden déclarait dans un enregistrement vidéo que « ces événements ont divisé le monde en deux camps, le camp des fidèles et le camp des infidèles. Tout Musulman doit se lever pour défendre sa religion. Le vent de la foi souffle, de même que le vent du changement ». Il ne fait pas de doute aujourd'hui que, le 11 septembre, l'objectif d'Oussama Ben Laden était non seulement de frapper l'hyperpuissance américaine au c_ur, mais également de susciter un choc entre le monde arabo-musulman et le monde occidental. Le milliardaire terroriste a, semble-t-il, fait le pari d'une réaction des Etats-Unis qui aurait conduit, non seulement à leur enlisement en Afghanistan selon un schéma à la soviétique, mais également les Etats arabes et musulmans, du Maroc aux Philippines, à se révolter massivement contre les représailles américaines. Comme l'a expliqué M. Antoine Basbous10, « Il s'agit de réveiller les musulmans, leur montrer qu'ils ont de la puissance, de l'énergie et de la force, et qu'ils sont capables de se hisser à la tête des nations. Cet islam, ne l'oubliez pas, est en crise depuis le XIVème siècle. Dans un verset du Coran, le Prophète, s'adressant aux musulmans, s'exprime ainsi : « Vous êtes la meilleure nation suscitée par les hommes ». Or quand les Musulmans se regardent dans une glace, ils se rendent compte qu'ils sont à la traîne. Ce qu'ils mangent est rarement produit par eux ; ce qu'ils ont - le téléphone, la voiture, la maison, la montre, les lunettes, les vêtements qu'ils portent - est toujours fabriqué par l'Occident ou en Asie. Ils sont en crise et ils le savent. C'est pourquoi ils sont révoltés ». En bref, là où l'islamisme politique avait échoué dans la quasi-totalité des Etats musulmans, le sentiment anti-américain et d'humiliation dans le monde arabo-musulman réussirait et permettrait à des groupes minoritaires et souvent ultra-violents de se construire une base sociale. Force est de constater que ce calcul a échoué aujourd'hui, même si la rhétorique utilisée par le Président Bush et son entourage dans les jours qui ont suivi les attentats, se référant notamment à une « croisade », « une bataille monumentale du bien contre le mal » ou encore à une « attaque contre le monde civilisé », a pu faire craindre à l'enclenchement de la logique infernale voulue par Ben Laden. Qui plus est, non seulement Ben Laden a failli dans sa tentative de doper la confiance des populations musulmanes, mais surtout, celles-ci sont inquiètes d'éventuelles représailles américaines aveugles contre les Etats musulmans, comme l'a constaté l'islamologue Gilles Kepel11, au terme de plusieurs semaines passées dans plusieurs Etats du Moyen-Orient. Cet échec s'explique d'abord par les mêmes raisons que celles qui ont conduit à l'impasse de l'islamisme politique : l'ultra-violence ne séduit pas l'énorme majorité des masses arabes et musulmanes, exerçant tout au contraire un effet répulsif. Il vient également du fait que ce que l'on désigne par l'expression facile de monde arabo-musulman recouvre en fait des réalités extrêmement diverses. S'il est vrai que l'échec global des tentatives démocratiques dans cette aire de civilisation représente un lien unificateur, les différences entre les pays qui la composent sont encore plus profondes : quoi de commun, par exemple, entre l'Arabie Saoudite quasiment dépourvue de sentiment national et l'Egypte tout au contraire soudée par un sentiment identitaire très puissant ? Mais surtout, si le projet de Ben Laden a échoué, c'est parce qu'en dépit des références constantes du terroriste à l'islam, le monde arabo-musulman a bien compris que l'islam n'était pas en jeu dans ces événements : Oussama Ben Laden, tout comme le mollah Omar, ne sont pas perçus comme les porte-parole de l'islam, mais comme les vecteurs d'un fanatisme qui caricature l'islam. Si le soulèvement des masses musulmanes n'a pas eu lieu, c'est donc, non pas par crainte d'une répression policière violente, mais d'abord parce que les Musulmans du monde entier savent que la cause défendue par Ben Laden n'est pas une cause juste. Comment expliquer autrement la très faible mobilisation L'échec de Ben Laden en la matière est-il définitif ? Sans doute est-il trop tôt pour le dire. La frustration et la crise du monde musulman n'en sont pas moins réelles. Assurément, la lutte contre le terrorisme, et notamment l'assèchement des filières de recrutement, passe par une politique active des Etats-Unis et de l'Union européenne à l'égard du monde arabo-musulman, confronté à une crise souvent multiforme, politique, économique et sociale, faute de quoi, le destin d'une jeunesse sans perspective, frustrée de liberté et sans éducation risque de donner raison aux tenants des thèses sur le choc des civilisations. Avec une population musulmane qui représente près de 10 % de sa population totale, la France notamment doit poursuivre sa politique de dialogue avec les pays arabes. Après avoir longtemps pensé que l'intégration dans la communauté nationale effaçait ou rendait secondaire tout autre sentiment d'appartenance, notre pays découvre aujourd'hui qu'il n'en est rien. Pour une partie des immigrés arabes en France, le sentiment d'identification et de proximité s'opère avec les ressortissants d'autres pays arabes, et non avec la population au milieu de laquelle ils vivent ; paradoxalement, ce phénomène touche les plus jeunes, qui sont pourtant généralement nés en France et n'ont jamais vécu dans le pays d'origine de leurs parents. Aux yeux de certains interlocuteurs de la mission, il y a là un risque de voir certains de ces jeunes gens fournir les rangs des réseaux de l'ombre, plus encore dans la mesure où, dans la répartition des tâches d'Al Qaida, la France assure une fonction de terre de recrutement. Ainsi, aux yeux de M. Antoine Basbous, directeur de l'observatoire des pays arabes, « il y a des zones de non droit qui, loin de se réduire, s'amplifient ; (...) il existe une certaine marginalité socio-économique et même géographique dans des quartiers réservés à l'immigration. Je ne suis donc pas rassuré quant à l'avenir de l'immigration en France. » La mission ne partage pas ce pessimisme global : hormis quelques provocations ici et là, la population musulmane de France est restée, dans son écrasante majorité, imperméable aux discours radicaux de Ben Laden. Elle estime néanmoins qu'il existe en la matière un devoir de lucidité d'abord, d'action ensuite. Lucidité, car il faut cesser d'avoir une approche théorique de la question de l'intégration en reconnaissant que, sur une population jeune et fragile, car dépourvue d'espoir dans l'avenir, le discours de l'islamisme radical peut exercer une certaine fascination en ce qu'il propose une vision globale du monde et des objectifs simples. Il entretient en cela de nombreuses similitudes avec le discours des sectes. Par conséquent, il existe aussi un devoir d'action, car il est nécessaire aujourd'hui de réaffirmer le principe de laïcité, tout en expliquant aux jeunes éventuellement attirés par des Ben Laden de tous ordres que l'action de ces derniers relève de la manipulation sectaire, et non d'un quelconque engagement politique ou religieux, encore moins d'une réelle solidarité avec les peuples palestinien et irakien. B. DES MOYENS D'ACTION « GUERRIERS » Le terrorisme islamiste radical qui est à l'origine des attentats perpétrés contre le World Trade Center et le Pentagone le 11 septembre 2001 utilise des méthodes et des moyens d'action très meurtriers. Le détournement d'avions civils à des fins de destruction ne ressemble en rien à l'emploi d'armements militaires sur un champ de bataille ; pourtant, est-il besoin de rappeler les précédents attentats contre les ambassades américaines de Nairobi (Kenya) et Dar es-Salaam (Tanzanie), le 7 août 199812, ou encore contre le destroyer USS Cole au Yémen, le 23 octobre 2000, pour comprendre que le combat mené par l'organisation Al Qaida contre les Etats-Unis poursuit des objectifs similaires à ceux d'une guerre au sens traditionnel du terme (à savoir vaincre, ne serait-ce que sur le plan symbolique, pour imposer un système de valeurs intégristes au Moyen-Orient, en Asie et en Afrique), même s'il n'en respecte pas les règles reconnues par les conventions internationales de Genève. Le très haut degré de préparation et de planification de tels actes manifeste l'existence d'une organisation et d'une stratégie très abouties, bien plus en tout cas que des groupes séparatistes qui se manifestent ou ont agi en Europe (ETA et IRA notamment). D'ailleurs, à supposer que les terroristes appartenant à la mouvance islamiste radicale posséderaient des armements militaires de destruction massive que leurs moyens financiers, certes conséquents mais bien inférieurs à ceux d'une puissance régionale, ne leur permettraient pas de concevoir entièrement par eux-mêmes, ils n'hésiteraient sans doute pas à s'en servir dans la lutte qu'ils ont engagée. C'est donc bien d'un conflit qu'il s'agit, mais d'un conflit d'un genre nouveau, sans champ de bataille, sans armée ennemie véritablement identifiée, sans respect des populations civiles par l'adversaire. L'ensemble des interlocuteurs de la mission d'information s'est accordé à reconnaître que les attentats du 11 septembre 2001 contre les Etats-Unis ont nécessité une planification et des moyens logistiques sans aucune mesure avec ceux des organisations terroristes qui ont sévi jusqu'à présent. Si le réseau qui a opéré sur le territoire américain disposait d'une capacité d'initiative importante, il n'en a pas moins eu recours à l'appui de l'organisation Al Qaida pour financer son action et sélectionner les membres des commandos terroristes. La mouvance islamiste issue du djihad en Afghanistan bénéficie d'infrastructures d'entraînement dans plusieurs Etats qui les tolèrent par complaisance ou n'ont pas l'autorité ni la capacité d'empêcher l'implantation sur leur sol d'organisations criminelles. Jusqu'à l'intervention américaine de l'automne 2001, l'Afghanistan constituait la principale base arrière des réseaux d'Al Qaida. La chute du régime taliban privera certainement les réseaux islamistes « djihadistes » d'une partie de leurs moyens ; on ne peut pas pour autant parler d'éradication, car d'autres régions du monde continuent à leur servir de refuge, voire de centres de formation et de conduite de leurs opérations. a) L'Afghanistan et certains pays déstructurés, bases arrière des terroristes L'organisation d'Oussama Ben Laden a essaimé dans plusieurs pays, souvent avec la bienveillance des autorités en place ; il semblerait que les réseaux d'Al Qaida soient présents dans cinquante-neuf pays. Cependant, le degré de cette implantation est très certainement variable. Peu de pays constituent à proprement parler de véritables bases arrières des terroristes. Pour des raisons topographiques et stratégiques, l'Afghanistan est resté le principal centre logistique d'Al Qaida. En effet, bénéficiant du contexte de guerre civile puis de la bienveillance du régime taliban, Oussama Ben Laden y avait implanté de nombreux camps de formation (militaire et religieuse) et d'entraînement à des techniques de combat très sophistiquées. S'y ajoutaient des bunkers et des tunnels souterrains qui auraient abrité des membres et des matériels d'Al Qaida. Oussama Ben Laden entretenait une véritable armée de moudjahidines aguerris : la 55ème brigade, qui était composée de Musulmans volontaires non afghans (pakistanais, égyptiens, ressortissants des Etats du Golfe arabo-persique, algériens, tchétchènes, ouzbeks et tadjiks pour l'essentiel). Ainsi, dès le début des frappes, l'organisation terroriste aurait fourni un appui de 2 500 à 5 000 hommes aux troupes des Taliban pour la défense de certaines villes, telles Kunduz et Kandahar. Les combats ont permis de réduire cette force, mais de nombreux moudjahidines avaient achevé leur formation et sont retournés dans leur pays d'origine ou de résidence bien avant le début de l'intervention. Par conséquent, de nombreux combattants d'Al Qaida n'ont pas été mis hors d'état de nuire et continuent de mener des activités en apparence normales ; le danger est ainsi bien réel. Parmi les autres pays où se situent très certainement des bases d'Al Qaida, figure notamment la République démocratique de Somalie, en dépit des dénégations du gouvernement national de transition actuellement en place dans ce pays. Depuis l'échec de l'opération « Restore Hope », le 3 octobre 1993, à l'occasion de laquelle 18 soldats américains furent tués sans que soit arrêté le chef de guerre Mohammed Farah Aïdid - échec auquel les affidés d'Oussama Ben Laden ne seraient pas étrangers -, la Somalie est en proie à une situation d'anarchie totale, marquée par l'absence d'une véritable autorité étatique (il existe plusieurs secteurs autonomes de fait, tels le Puntland ou le Somaliland) et les luttes intestines entre chefs de guerre rivaux. Selon les services de renseignement américains, Oussama Ben Laden aurait tissé des liens avec des mouvances islamistes locales, le mouvement Al Ittihad notamment, et la holding Al Barakaat. Si la Somalie n'a jamais représenté une base arrière aussi fournie que l'Afghanistan, pas moins de 1 500 éléments d'Al Qaida y séjourneraient, avec, à leur disposition, 4 camps d'entraînement. Ce pays pourrait fort jouer un rôle de sanctuaire, certes moindre que celui de l'Afghanistan, pour Oussama Ben Laden ou des dirigeants d'Al Qaida : ce n'est sans doute pas un hasard si les services de renseignement occidentaux ont repéré l'atterrissage à Mogadiscio d'aéronefs privés en provenance d'Ouzbékistan le 11 septembre même. Cependant, à l'heure où des efforts diplomatiques intenses se déploient dans la région pour apaiser les tensions avec l'Ethiopie, des frappes américaines viendraient certainement briser un équilibre fragile certes, mais laborieusement acquis. Déstabilisation qui, in fine, pourrait à terme conduire à revivifier le terrorisme dans cette région après la destruction temporaire de ses bases. La République du Yémen, berceau de la tribu Ben Laden, est également au nombre de ces Etats fragiles, qui ne maîtrisent pas la totalité de leur territoire et offrent l'opportunité à des groupes terroristes islamistes liés à Al Qaida, faute d'autorité suffisante, d'installer leurs bases logistiques ou de repli sur leur territoire. Il a été confirmé à la mission que des foyers islamistes connectés aux réseaux de Ben Laden ont été identifiés à l'Est d'Aden. De nombreux citoyens yéménites auraient combattu en Afghanistan ; ils constituent autant de sympathisants potentiels à la cause d'Oussama Ben Laden. Les liens entre les autorités du Yémen et Ben Laden sont d'autant plus forts qu'au début des années 1990, le chef d'Al Qaida a engagé à leurs côtés des milliers de volontaires arabes dans la guerre civile née du rapprochement de la République arabe du Yémen, au Nord, avec la République démocratique populaire du Yémen au Sud, alliée de l'URSS. Depuis 1994, le pouvoir en place compose avec les combattants, qui continuent de perpétrer divers attentats et coups de main. En dépit de ce fait, certaines autorités yéménites accusent les services secrets étrangers - égyptiens, britanniques... - de manipuler les « Afghans » et se refusent à croire que Ben Laden veuille « provoquer des troubles au Yémen, un pays où l'islam est déjà fort » (Cheikh Salem) ; et ce, tout en assurant que dans la guerre contre le terrorisme, leur pays est aux côtés des Etats-Unis... Il suffit pourtant de se référer à l'attentat contre le destroyer américain USS Cole, le 23 octobre 2000, pour mesurer l'écho que rencontrent les thèses anti-américaines défendues par le fondateur de l'organisation Al Qaida. Enfin, le Soudan est-il un Afghanistan en puissance ? Longtemps infréquentable aux yeux des Etats-Unis, ce pays a servi de havre à Ben Laden, qui y a séjourné de 1992 à 1996 et y a conservé des partisans et des moyens d'action ; ce soupçon a d'ailleurs conduit les Etats-Unis à mener des frappes punitives en 1998, au lendemain des attentats commis à l'encontre des ambassades américaines de Nairobi et Dar es-Salaam, contre un site supposé produire des armes chimiques et qui s'est finalement révélé être une usine pharmaceutique. Si le Soudan est aujourd'hui pointé du doigt par les Américains, c'est aussi parce que pèsent sur lui de forts soupçons de prolifération biologique. En dépit de ces éléments, il semble peu probable que Khartoum soit à nouveau l'objet de frappes américaines. Par un retournement spectaculaire, le pays est, en effet, aujourd'hui un allié de facto des Etats-Unis, et notamment l'un des plus prolifiques informateurs de la CIA sur les réseaux islamistes, et en particulier ceux d'Oussama Ben Laden. C'est grâce à la mise à l'écart de celui qu'on a pu qualifier d'« ayatollah » de l'anti-américanisme africain, Hassan Al Tourabi, proche de Ben Laden, qu'à partir de décembre 1999, les Etats-Unis ont renoué le contact avec les autorités soudanaises. La coopération, discrète, en matière de renseignement, date du début de l'année 2001. Aujourd'hui, les Américains sont même impliqués dans le processus de paix entre le Gouvernement de Khartoum et la rébellion sudiste. Peut-on, dès lors, envisager qu'ils se priveraient de ce soutien dans une région stratégique de la lutte anti-terroriste, d'autant plus d'ailleurs qu'au Soudan, comme en Somalie ou au Yémen, le problème n'est pas tant le risque de soutiens étatiques que l'absence de structures étatiques légitimes et responsables ? On observera pour terminer que les Balkans ont longtemps constitué un théâtre de djihad pour des activistes islamistes en Europe. Une brigade de combattants musulmans a participé aux opérations de l'armée bosniaque avant d'être démantelée. Cependant, à la différence des autres exemples mentionnés précédemment, la présence de l'OTAN facilite la surveillance des activités criminelles qui pourraient y être éventuellement développées. Enfin on notera qu'on retrouve également des combattants islamistes, notamment en Russie et en Chine (Tchétchénie et Xinjiang) ainsi que dans un certain nombre de républiques d'Asie centrale (Tadjikistan, Ouzbékistan). b) Des sources de financement mondialisées et opaques Il est très difficile de chiffrer les montants financiers dont bénéficie le terrorisme international ; on ne peut procéder en ce domaine que par approximations. Les experts ont créé un instrument statistique appelé Produit Criminel Brut (PCB) qui représente le chiffre d'affaires mondial annuel de l'ensemble des activités illicites. Le Fonds Monétaire International (FMI) estime le montant annuel de cet agrégat entre 500 et 1 500 milliards de dollars, soit davantage que le produit intérieur brut de la France. Le Groupe d'Action Financière International (GAFI) évoque quant à lui 1 000 milliards de dollars. D'autres experts estiment pour leur part que ces chiffres sont trop élevés car ils englobent le produit des vols d'objets courants, des revenus cachés au fisc et des revenus du crime organisé. Après déduction de ces ressources, ils aboutissent à une estimation des financements de l'activité terroriste avoisinant 100 milliards de dollars par an. L'imbrication entre les différents mécanismes et acteurs liés au financement du terrorisme est de plus en plus étroite. Des liens complexes s'établissent entre organisations terroristes, régimes politiques, organisations mafieuses, guérillas, organisations nationalistes ou organisations fondamentalistes religieuses, liens qu'il est souvent difficile de démêler. Dans les années 1970-1980, l'essentiel des fonds du terrorisme international provenait des Etats, pour l'essentiel de la Libye, la Syrie et l'Irak. Désormais, les sources de financement sont beaucoup plus diversifiées. Celles représentées par le grand banditisme occupent une place de plus en plus importante : à cet égard, trois types d'activités criminelles semblent particulièrement utilisées pour le financement du terrorisme : le trafic de drogue et de matières premières, les prises d'otages ainsi que le racket ou le hold-up. A titre d'illustration, Oussama Ben Laden est soupçonné d'avoir tiré d'importants profits du trafic d'opium, dont l'Afghanistan fut, jusqu'à la prohibition de la culture du pavot par les Taliban au cours de l'année 2000, l'un des plus grands producteurs mondiaux. De même, le trafic de matières premières, notamment celui des diamants et des pierres précieuses en Sierra Leone, pourrait avoir indirectement bénéficié à l'organisation Al Qaida. Enfin, s'agissant des enlèvements et des prises d'otages, on observera que le groupe Abu Sayyaf, qui pourrait avoir noué des liens avec les réseaux d'Al Qaida, s'est spécialisé dans l'enlèvement contre rançon. Mais les sources du financement du terrorisme islamiste international peuvent être également légales. En règle générale, les fonds des réseaux terroristes apparaissent licites jusqu'à ce qu'ils soient utilisés pour mener des activités criminelles ; par ailleurs, l'achat d'armes ou d'explosifs s'effectuant au marché noir et par versements en espèces, les transactions des terroristes laissent peu de traces et échappent ainsi aux contrôles. Dans de telles conditions, il n'est pas facile d'empêcher ce que d'aucun qualifient de « blanchiment à l'envers », c'est-à-dire le financement d'activités criminelles avec des fonds légaux voire des dons privés. ![]() Il semblerait que l'organisation Al Qaida ait bénéficié indirectement de dons caritatifs de la part de Musulmans13, souvent à leur insu et en total détournement de l'un des cinq piliers de l'islam, à savoir le devoir de charité. De même, Oussama Ben Laden aurait recyclé une partie de sa fortune personnelle14, acquise dans les affaires et par spéculation légale, dans le financement des activités de son organisation. Le schéma ci-dessus illustre les ramifications juridiques complexes dont s'est servi le chef d'Al Qaida pour empêcher autant que possible l'identification de ses avoirs et préserver ainsi les sources de financement de ses réseaux. Cette absence de traçabilité des fonds destinés à financer des actes terroristes pose de sérieux problèmes d'identification des réseaux et d'anticipation de leurs opérations. En l'occurrence, si les ressources d'Al Qaida et des mouvements terroristes islamistes internationaux ont des origines très variées, le financement des activités criminelles des réseaux semble quant à lui relativement centralisé : ce sont d'ailleurs des virements bancaires en faveur des responsables des attentats du 11 septembre 2001 qui ont permis d'établir un lien entre ces derniers et l'organisation d'Oussama Ben Laden. Les responsables de la lutte anti-terroriste du ministère de l'Intérieur ont souligné, lors de leur audition par la mission d'information, le 21 novembre 2001, la nouveauté que constitue ce mode de financement centralisé : en effet, les réseaux terroristes islamistes infiltrés plus particulièrement en Europe recouraient plutôt jusqu'à présent à des falsificat |